Jeanne et François, pour la vie

Il y a presque quarante ans, François Neveux, historien spécialiste de la Normandie médiévale, professeur émérite de l’université de Caen, président de la Fédération des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie mais aussi, et ce n’est pas le moindre de ses titres, président du comité scientifique des Amis du Mont, publiait son premier ouvrage : L’évêque Pierre Cauchon. En 2009, il présidait un colloque à Cerisy intitulé : « De l’hérétique à la sainte ». En juin dernier, il a récidivé avec un essai récapitulant ses recherches : Jeanne d’Arc, au défi de l’histoire. Le 20 novembre, au prieuré d’Ardevon, il a synthétisé une partie de son travail devant une salle aussi comble que comblée du plaisir de l’écouter.

Que n’a-t-on pas dit sur Jeanne d’Arc ? Au XIXe siècle, par exemple, elle a été aussi exaltée par ceux qui comme Michelet y voyaient une fille du peuple que par l’Eglise qui tour à tour en fit une vénérable, une bienheureuse (1909) et même, en 1920, une sainte. Il faut dire qu’après la guerre de 1870 et les événements de 1905, la France était en quête à la fois d’une figure de victoire et d’une figure d’union nationale. En revanche, on le sait moins, dans les périodes qui précèdent ces soubresauts, Jeanne fut presque totalement oubliée. Récupération, instrumentalisation, oubli… L’on comprend que retrouver la vraie Jeanne était un véritable défi, défi qu’a décidé de relever François Neveux en décortiquant les actes des deux procès de la Pucelle.

@ Sabine Simonne

     Les faits, rien que les faits, telle semble être la devise de François et les faits, c’est d’abord le contexte mouvementé de la guerre de Cent ans et tout particulièrement la lutte entre les Armagnacs et les Bourguignons. Sous cet angle, la géographie du village de Domremy n’est pas anodine : non seulement la partie nord du village est rattachée au domaine royal alors que la partie sud ne l’est pas mais la bourgade de Jeanne est sur la rive gauche de la Meuse, autrement dit à la frontière entre le royaume de France et le Saint Empire Romain Germanique. Les dissensions qui minent le pays, Jeanne va donc les vivre au quotidien pendant toute son enfance et ce d’autant plus que la guerre va la toucher de plus en plus près. Elle et sa famille vont ainsi être contraintes de quitter leur maison et d’aller se réfugier à Neufchâteau, ville où elle occupera pendant une courte période un emploi chez une aubergiste de réputation douteuse, « La Rousse ». Bien plus tard, ses accusateurs ne se priveront pas de le lui rappeler.

En 1425, alors qu’elle n’a que treize ans, Jeanne dit entendre des voix, des voix d’ange, la voix de saint Michel. Cette dernière précision est en soi significative. Au XVe siècle, le site michaélique par excellence est le Mont or celui-ci est un des rares lieux à avoir résisté aux Anglais. De plus, le roi a une telle vénération « pour l’archange qui l’aurait sauvé lors de l’effondrement d’un plancher » qu’il en fait le nouveau patron de la dynastie des Valois, un patron bien plus puissant que son prédécesseur, saint Denis, incapable de protéger Paris des Anglais.

 
@ Sabine Simonne

Soit, mais que lui demandent les voix en question ? Rien de moins que de briser le siège d’Orléans et de faire sacrer le roi à Reims. Du pur délire ! Jeanne arrange d’autant moins son cas qu’elle n’a pas soufflé mot à son propre curé de ses voix et refuse de se confesser à lui. Pire, la voilà qui n’arrête pas de réclamer à cor et à cri la communion alors que l’usage du temps est de ne recevoir le corps du Christ qu’à Pâques. Pour le père de Jeanne, c’en est trop, vraiment trop. Après avoir menacé de la noyer, il décide de la fiancer. Au moins, cela la calmera un peu. Sauf que Jeanne ne l’entend pas de cette oreille et réussit à faire annuler ses fiançailles et à convaincre le capitaine de Vaucouleurs de lui donner un cheval et, autre scandale des scandales, un habit d’homme. Et la voilà qui sans complexe traverse la Champage, rejoint Chinon et s’entretient avec le roi Charles VII.

Bien qu’il ne soit alors âgé que de 26 ans, ce dernier n’est pas un perdreau né de la dernière pluie. Il fait vérifier la virginité de Jeanne et la confronte à des clercs. Elle a réponse à tout. Au dominicain Seguin, qui lui demande à Poitiers en 1429 « Quelle langue les voix parlent-elles ? », elle répond du tac au tac : « Un meilleur langage que le vôtre », car il avait gardé son accent limousin ! Finalement, l’autorisation lui est donnée de se rendre à Orléans, ville ô combien stratégique car si les Anglais la capturent, ils pourront déferler sur le reste du pays. Jeanne vient, Jeanne voit, Jeanne harangue les troupes, galvanise les soldats, lève son épée, brandit son étendard, prend des bastilles, est blessée, un pont s’effondre, des Anglais se noient et l’incroyable arrive… Jeanne vainc et finit même par faire sacrer Charles VII à Reims.

Mais après, plus rien ne se passe comme prévu. Elle veut continuer, elle veut prendre Paris, elle veut bouter les Anglais hors de France, tous ses projets échouent un à un. Elle croit libérer Compiègne, grand mal lui en prend. Dans le feu de l’action, elle poursuit des Bourguignons, passe une rivière, l’Oise… Grave erreur, immense erreur. Changer de rive, c’est pénétrer sur les terres de l’évêque de Beauvais, un certain Pierre Cauchon qui négocie son rachat par les Anglais pour 10 000 francs. Charles VII qui lui doit tant ne semble alors plus très pressé de venir à sa rescousse. C’est que le temps tourne et que la politique reprend ses droits : alors que Jeanne ne pense qu’à en découdre, Charles est sur le point de s’allier avec l’ennemi d’hier, le duc de Bourgogne.

@ Thierry Noziere

Autrement dit, la Pucelle n’est pas encore jugée qu’elle est déjà condamnée. On l’emprisonne au château de Bouvreuil à Rouen et les interrogatoires succèdent aux interrogatoires. « Saint Michel était-il nu ? – Pensez-vous que Dieu n’avait pas de quoi le vêtir ! » ; « Marguerite parlait-elle anglais ? – Comment parlerait-elle anglais puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais » ; « Les habitants de Domremy sont-ils du parti des Bourguignons ou de celui des Armagnacs ? – Je ne connais qu’un Bourguignon, puisse-t-il avoir eu la tête coupée, s’il eut plu à Dieu » ; « Etes-vous en état de grâce – Si je n’y suis, Dieu m’y veuille mettre ; et si j’y suis, Dieu m’y veuille tenir ». Jean Beaupère l’interroge sur une épée prise à l’ennemi. Jeanne concède de bon cœur que cette dernière était parfaite pour donner « de bonnes buffes et de bons torchons ». Un autre lui demande si Dieu hait les Anglais. Jeanne répond « que de l’amour ou haine que Dieu a aux Anglais, ou que Dieu leur fait à leurs âmes, elle ne sait rien ; mais elle sait bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront. » Devant ses accusateurs, elle n’est pas du genre à mâcher ses mots et s’adresse ainsi à P. Cauchon : « Vous dites que vous êtes mon juge ; je ne sais si vous l’êtes, mais avisez bien que vous ne jugiez mal, que vous vous mettriez en grand danger. Et je vous avertis, afin que, si Notre Seigneur vous en châtie, que je fais mon devoir de vous le dire. »

 
@ Thierry Noziere

La suite, on ne la connaît que trop : un réquisitoire de 12 articles confectionné par Pierre Cauchon, une délibération collégiale proférée par 22 théologiens, le verdict qui tombe : l’accusée est déclarée « schismatique et véhémentement suspecte dans la foi ». L’histoire ne s’arrête cependant pas là. Tout est mis en œuvre pour qu’elle profère une contrition. Alors qu’elle est malade, une première délégation est envoyée en prison. Jeanne tient bon. Deuxième tentative, deuxième échec : « Je m’en attends à mon juge : c’est le roi du ciel et de la terre ». Cauchon menace de la torturer : « Vraiment, si vous devriez me faire arracher les membres et me faire partir l’âme hors du corps, je ne vous dirais pas autre chose ; et, si je vous disais quelque chose après, je dirais toujours que vous me l’avez fait dire par force. » Le procès est transporté dans le cimetière de Saint-Ouen. Jeanne persiste, Jeanne tient et soudain, coup de théâtre, Jeanne craque : « Je, Jehanne, communément appelée la Pucelle, misérable pécheresse… je confesse que j’ai gravement péché, en feignant mensongèrement d’avoir eu des révélations et apparitions de par Dieu, par les anges et sainte Catherine et sainte Marguerite… en blasphémant Dieu, ses saints et ses saintes, […] en portant des habits dissolus, difformes et déshonnêtes contre la décence de nature et les cheveux coupés en rond à la manière des hommes. » La nouvelle sentence suit, c’est Pierre Cauchon qui la prononce. Jeanne est condamnée à « mener une salutaire pénitence et prison perpétuelle, avec le pain de douleur et l’eau de tristesse. » Elle acquiesce, quitte ses vêtements d’homme, revêt une tenue féminine. Pour faire oublier sa coiffure trop masculine, on lui rase les cheveux. Jeanne s’est repentie, Jeanne est sauvée. Les Français jubilent, les Anglais trépignent.

Mais quand quelques jours plus tard, le principal juge retourne à la prison où croupit la malheureuse, une surprise de taille l’attend : Jeanne est vêtue d’une « tunique, un capuchon et un gippon avec les autres pièces à l’usage de l’homme. » Et quand elle ouvre la bouche, c’est pour lui dire qu’elle « aime mieux mourir que d’être aux fers », c’est pour lui expliquer que les voix de jadis sont revenues et lui ont dit « que Dieu lui a mandé, par saintes Catherine et Marguerite, la grand pitié de la trahison qu’elle avait consentie en faisant l’abjuration et la révocation pour sauver sa vie ; et qu’elle se damnait pour sauver sa vie » et Jeanne d’ajouter « qu’elle aime mieux faire sa pénitence en une fois, c’est à savoir mourir, que d’endurer plus longuement sa peine en prison. » Retournement de situation, Jeanne va être exécutée. Les Anglais jubilent, les Français trépignent.

            Mais que s’est-il passé ? Comment expliquer un tel revirement ? La réponse pourrait bien être dans le témoignage de Martin Ladvenu, le confesseur de Jeanne qui bien après les événements déclara « qu’un milord anglais l’avait forcée ». On trouve une confirmation de cette affirmation dans les 26e et 27e des 101 articles du deuxième procès : « On permit ensuite un libre accès jusqu’au lit de cette jeune fille, Jeanne dormant, à l’un de ses ennemis, qui, par la violence, essaya d’attenter à sa pudeur, de telle sorte que poussée par la nécessité de sa propre défense et de garder sa pureté virginale, elle reprit ses vêtements d’homme ». Tentative de viol dira l’Eglise, viol semble dire l’Histoire. Quoi qu’il en soit Jeanne ne s’en remettra pas. Le 30 mai 1431, à Rouen, sur la place du Vieux Marché, puisqu’hérétique relaps, elle meurt par le feu, non pas de la main de l’Eglise, qui ne peut infliger la peine de mort mais par une délégation du châtiment au pouvoir laïc.

@ Thierry Noziere

Une vingtaine d’année plus tard, le monde n’est plus le même. Le roi Charles VII qui veut se servir de Jeanne pour affermir son pouvoir demande à Guillaume Bouillé, docteur en théologie et membre de son grand conseil, de reprendre l’enquête. Commence alors ce que l’on appellera à l’époque « le procès en nullité de la condamnation de la pucelle » mais termine parallèlement l’article que vous lisez présentement car le diabolique et machiavélique François Neveux, alors que tout le public trépignait de curiosité et d’envie d’en savoir plus, a arrêté là sa conférence. François, François ! La suite, la suite, la suite…