XVIe siècle

Alain Bouchard, Grandes Croniques de Bretaigne (1514)

« Alain Bouchard, secrétaire du duc de Bretagne, puis du roi de France, et familier de la reine Anne, est l’auteur de cette vaste chronique, qui remonte aux prétendues origines troyennes du duché. Si la partie ancienne reprend les légendes accumulées au cours du Moyen Âge, la partie la plus récente est au contraire riche d’informations originales sur l’histoire tumultueuse de cette province à la fin du Moyen Âge. À travers son récit, souvent vif et pittoresque, l’auteur témoigne du sentiment national breton, au moment même où la province est rattachée à la Couronne. »

https://www.cnrseditions.fr/catalogue/histoire/alain-bouchart-grandes-croniques-de-bretaigne/

Comment Artur passa la mer & descendit a Harfleu, & comment il combatit le geyant en la montagne de Peril de Mer & de la montaigne de Tumbelayne.

[…] Artur passa la mer auecques son armee, & vint descendre a Harfleu. Et quant il y fut arriue & descendu, on laduertist que au bas pays de Neustrie, qui a present est appelle Normendie, y auoit vng grant geyant qui nouuellement estoit venu des Espaignes & auoit trauerse par la petite Bretaigne, lequel geyant auoit rauy vne jeune dame nommee Helaine qui estoit niece du roy Hoel & la tenoit en vne montaigne qui a present est appellee le mont Sainct Michel, & luy fut dit que les princes du pays qui a force darmes lauoient suyuy ne sceurent mectre remede, car, fut par terre ou par mer, il rompoit & gastoit nauires & gens des pierres quil gectoit & des dars & barres qu’il ruoit & en prenoit daucuns quil devoroit tous vifz.

Le roy Artur de ce aduerty se delibera de combatre le geyant & auec Gayus son premier pannetier & Veduerus son eschansson, sen partit secretement de son host vng bien matin & sen alla droit audit mont desirant trouuer cest horrible monstre. Et quant ilz furent pres du mont ilz virent sur iceluy mont vng grant brandon de feu ; lors Artur commanda a Beduerus quil montast au hault de la montaigne, ce quil fist. Et quant il fust presque monte il oyt la voix dune femme qui gemissoit & plouroit moult doloreusement, il paracheua de monter iusques au hault. Et quant il y fut y vit une tombe nouuellement faicte & vne ancienne femme qui plouroit & crioit a merueilles. Quant la femme vit Beduerus elle le blasma grandement en disant quil estoit en si grant danger de mort, que iamais nen reschapperoit, & luy dist que l’horrible geyant lauoit apportee a force auecques la niepce du roy de la petite Bretaigne nommee Helaine, laquelle elle auoit allectee & nourrie, & quil luy auoit tant fait souffrir de douleurs que elle estoit morte & nauoit gueres que elle lauoit ensepuelie en la tombe qui la estoit. Et luy dist que ce monstre estoit sur l’autre montaigne qui est a present le mont Sainct Michel.

Quant Beduerus eust oy laditte femme il descendit en diligence au bas de la montagne, & dit a Artur ce qu’il auoit oy & trouue. Adonc Artur dist qu’il vouloit tout seul combatre le geyant ; toutesfois les aduertit que, s’il se trouuoit en necessite, quilz laydassent.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110038g/f107

Du couronnement de Daniel & comment leglise de monsieur Sainct Michel lange fut fondee.

Daniel appelle drem ruz, qui vault a dire en francoys face vermeille, fut couronne roy de Bretaigne & possida son royaulme a force darmes pour la controuersite qui estoit entre ceulx qui pretendoient y avoir meilleur droit que luy. Et fut Daniel bon iusticier & vertueulx autant ou plus que nul autre : il passa iusques aux Allemaignes & par sa proesse fut fait roy des Allemans & se tira a Pavie ou il espousa la fille de l’empereurLeon deuxiesme de ce nom, auecques laquelle il eut en dot, selon aucunes histoires, Aniou, Poictou, le Maine & Lombardie, & amena Daniel sa femme en son royaulme de Bretaigne a grans pompes, & fut celluy Daniel le plus doubte, puissant & austere de tous les roiz doccident. En son temps monsieur sainct Michel Archange admonnesta par trois fois Aubert evesque d’Avranches de fonder leglise du mont Sainct Michel en la mer de Normandie, ce qu’il fist.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110038g/f127

Alain Bouchart, Les grandes croniques de Bretaigne, [1514],

publié sous les auspices de la Société des Bibliophiles Bretons,

Caillière Libraire-éditeur, Rennes, 1886

Comment Raoul duc de Normendie donna de ses terres aux eglises

Le premier jour, donna Raoul à l’Eglise de Rouen les provendes que elle a encores sur les riuieres de Alire. L’autre jour aprés, donna à l’Eglise de Bayeux ; aprés, à celle d’Euureux ; au quart jour, donna à Sainct Pere et Sainct Ouen de Rouen ; au quint, à Sainct Pere et à Sainct Aquatee de Jumieges ; au VIe jour, donna à l’abbaye du Mont Sainct Michel ; au septiesme jour, donna Verneueil sur la mer et toutes les appartenances à Sainct Denis en France. Au huytiesme jour, donna a ses chevaliers terres et possessions. Puis espousa sa femme et fist ses nopces et fist crier ferme paix par toute sa terre, et que nul ne fust tant hardi sur sa vie d’embler, tollir ne ravir.

[…]

De Richard duc de Normendie

Le duc Richard de Normendie eut de sa femme Judic, fille du duc de Bretaigne, plusieurs enfans. Il eut Richard qui fut duc apres son pere ; Guillaume conte d’Eu ; Robert qui fut archeuesque de Rouen ; Enime qui fut royne d’Angleterre, femme de Heudrier roy d’Angleterre ; Haonys et Mahault. Celluy Richard fist ediffier le conuent de Fescamp et fist moult de dons à l’abbaye du Mont Sainct Michel et à l’abbaye de Sainct Ouen. Il fonda Fescamp et y trespassa l’an de grace neuf cens quattre vings et saeze. Et en icelluy lieu fut devotement enterré.

[…]

Et de Judich, fille de Geffroy duc de Bretaigne, et des enfans qui en sortirent

Aprés que paix fut en Normendie et que les payens en furent vuidez, le duc Richard, qui marié n’estoit, envoya ses embassadeurs en Bretaigne par devers Geffroy duc de Bretaigne luy requerir cherement qu’il luy voulsist bailler Judic sa fille à femme. Le duc Geffroy se y consentit voluntiers et furent les nopces faictes au Mont Sainct Michel, où le duc Geffroy fut. Et estoit celle Judich fille de luy et de sa premiere femme. Puis s’en retourna le duc Geffroy en Bretaigne. Le duc Richard de Normendie eut de Judic sa femme trois filz Richard, Robert et Guillaume ; et eut aussi trois filles : l’une fut Alis qui fut femme à Regnault conte de Bourgoigne, dont Guillaume et Guy furent filz ; l’autre fut Alienor que Bauldoyn conte de Flandres espousa

[…]

L’an mil cent et XIII, la fouldre descendit divinement du ciel sur l’abbaye du Mont Sainct Michel en la mer de Bretaigne et brusla tous les edifices du lieu.

L’Arioste, Roland Furieux, « Chant IX » (1516)

Charlemagne est en guerre contre les Sarrasins et il compte sur son neveu Roland pour l’aider à résister à l’ennemi de plus en plus pressant mais Roland, fou amoureux de la belle princesse païenne Angélique, décide de laisser son oncle pour se mettre à la recherche de sa bien aimée qui vient de s’échapper du camp où Charlemagne la retenait contre son gré. Tel est le début de l’intrigue du poème épique en vers de L’Arioste.

Que ne peut-il pas faire d’un cœur qui lui est assujetti, ce cruel et traître d’Amour, puisqu’il a pu enlever du cœur de Roland la grande fidélité qu’il devait à son prince ? Jusqu’ici, Roland s’est montré sage et tout à fait digne de respect, et défenseur de la Sainte Eglise. Maintenant, pour un vain amour, il a peu souci de son oncle et de lui-même, et encore moins de Dieu.

Mais moi je ne l’excuse que trop, et je me félicite d’avoir un tel compagnon de ma faiblesse ; car moi aussi, je suis languissant et débile pour le bien, et sain et vaillant pour le mal. Roland s’en va entièrement recouvert d’une armure noire, sans regret d’abandonner tant d’amis, et il arrive à l’endroit où les gens d’Afrique et d’Espagne avaient leurs tentes dressées dans la campagne.

Quand je dis leurs tentes, je me trompe, car sous les arbres et sous des restants de toits, la pluie les a dispersés par groupes de dix, de vingt, de quatre, de six, ou de huit, les uns au loin, les autres plus près. Tous dorment, fatigués et rompus ; ceux-ci étendus à terre, ceux-là la tête appuyée sur leur main. Ils dorment, et le comte aurait pu en tuer un grand nombre ; pourtant il ne tira pas Durandal.

Le généreux Roland a le cœur si grand qu’il dédaigne de frapper des gens qui dorment. Il parcourt ces lieux en tous sens, cherchant à retrouver les traces de sa dame. A chacun de ceux qu’il rencontre éveillés, il dépeint, en soupirant, ses vêtements et sa tournure, et les prie de lui apprendre, par courtoisie, de quel côté elle est allée.

Puis quand vint le jour clair et brillant, il chercha dans toute l’armée mauresque ; et il pouvait le faire en toute sécurité, vêtu qu’il était de l’habit arabe. Il était en outre servi en cette occasion par sa connaissance des langues autres que la langue française ; il parlait en particulier la langue africaine de façon à faire croire qu’il était né à Tripoli et qu’il y avait été élevé.

Il chercha par tout le camp, où il demeura trois jours sans plus de résultats. Puis il parcourut non seulement les cités et les bourgs de France et de son territoire, mais jusqu’à la moindre bourgade d’Auvergne et de Gascogne. Il chercha partout, de la Provence à la Bretagne, et de la Picardie aux frontières d’Espagne.

Ce fut entre la fin octobre et le commencement de novembre, dans la saison où les arbres voient tomber leur robe feuillue jusqu’à ce que leurs branches restent entièrement nues, et où les oiseaux vont par bandes nombreuses, que Roland entreprit son amoureuse recherche. Et de tout l’hiver il ne l’abandonna point, non plus qu’au retour de la saison nouvelle.

Passant un jour, selon qu’il en avait coutume, d’un pays dans un autre, il arriva sur les bords d’un fleuve qui sépare les Normands des Bretons, et va se jeter dans la mer voisine. Ce fleuve était alors tout débordé et couvert d’écume blanche par la fonte des neiges et la pluie des montagnes, et l’impétuosité des eaux avait rompu et emporté le pont, de sorte qu’on ne pouvait plus passer.

Le paladin cherche des yeux d’un côté et d’autre le long des rives, pour voir, puisqu’il n’est ni poisson ni oiseau, comment il pourra mettre le pied sur l’autre bord. Et voici qu’il voit venir à lui un bateau, à la poupe duquel une damoiselle est assise. Il lui fait signe de venir à lui, mais elle ne laisse point arriver la barque jusqu’à terre.

Elle ne touche point terre de la proue, car elle craint qu’on ne monte contre son gré dans la barque. Roland la prie de le prendre avec elle et de le déposer de l’autre côté du fleuve. Et elle à lui : « Aucun chevalier ne passe par ici sans avoir donné sa foi de livrer, à ma requête, la bataille la plus juste et la plus honorable qui soit au monde.

« C’est pourquoi, si vous avez le désir, chevalier, de porter vos pas sur l’autre rive, promettez-moi que vous irez, avant la fin du mois prochain, vous joindre au roi d’Irlande qui rassemble une grande armée pour détruire l’île d’Ebude, la plus barbare de toutes celles que la mer entoure.

« Vous devez savoir que par-delà l’Irlande, et parmi beaucoup d’autres, est située une île nommée Ebude, dont les sauvages habitants, pour satisfaire leur roi, pillent les environs, enlevant toutes les femmes qu’ils peuvent saisir, et qu’ils destinent à servir de proie à un animal vorace qui vient chaque jour sur leur rivage, où il trouve toujours une nouvelle dame ou damoiselle dont il se nourrit.

« Les marchands et les corsaires qui croisent dans ces parages leur en livrent en quantité, et surtout les plus belles. Vous pouvez compter, à une par jour, combien ont déjà péri de dames et de damoiselles. Mais, si la pitié trouve en vous asile, si vous n’êtes pas entièrement rebelle à l’amour, ayez pour agréable de faire partie de ceux qui vont combattre pour une si juste cause. »

Roland attend à peine d’avoir tout entendu, et, en homme qui ne peut souffrir un acte inique et barbare, ni en entendre parler sans que cela lui pèse, il jure d’être le premier à cette entreprise. Quelque chose lui fait penser, lui fait craindre, que ces gens ne se soient emparés d’Angélique, puisqu’il l’a cherchée par tant d’endroits sans pouvoir retrouver sa trace.

Cette pensée le trouble et lui fait abandonner son premier projet. Il se décide à s’embarquer le plus vite possible pour cette île inique. Avant que le soleil ne se soit plongé dans la mer, il trouve près de Saint-Malo un navire sur lequel il monte ; puis, ayant fait déployer les voiles, il dépasse le Mont-Saint-Michel pendant la nuit.

Il laisse Saint-Brieuc et Landriglier à main gauche, et s’en va côtoyant les grandes falaises bretonnes. Puis, il se dirige droit sur les côtes blanches d’où l’Angleterre a pris le nom d’Albion. Mais le vent, qui était d’abord au midi, vient à manquer, et se met à souffler du ponant et du nord avec une telle force, qu’il faut abaisser toutes les voiles et tourner la poupe.

L’Arioste, Roland furieux I, trad. De F. Reynard,

Gallimard, « Folio classique », Paris, 2003, p. 189-192.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6487664j/f197

Les Grandes et Inestimables Croniques du grant et énorme géant Gargantua (1532)

Personnage du folklore médiéval, Gargantua devient au XVIe siècle le héros de plusieurs chroniques de colportage. Huit versions de ces chroniques subsistent encore. Celle qui paraît la plus ancienne fut publiée à Lyon sous le nom de Les Grandes et Inestimables Croniques du grant et énorme géant Gargantua. Exploitant le filon arthurien, le narrateur y met en scène Merlin qui, « pour protéger le roi Artus contre les ennemis qu’il aura, forge sur une montagne d’Orient Grant-Gosier et Galemelle […] avec des ossements de baleine et en utilisant respectivement du sang de Lancelot et des rognures d’ongles de Guenièvre. Il crée ensuite une grande jument pour porter les deux. Galemelle et Grant-Gosier engendrent Gargantua, que Merlin leur commande d’envoyer à la cour du roi quand il aura sept ans, en suivant la jument qui connaîtra le chemin. » Lorsque Gargantua atteint l’âge en question, toute la petite famille, non sans s’être munie de deux rochers, prend le chemin de Rome… Rabelais, qui la même année écrit son Pantagruel, s’en souviendra puisque dans son « Prologue », il cite l’œuvre ici évoquée.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gargantua_(géant)

Comment ilz se misdrent à chemin, et des forestz de Champaigne

Tant a faict Grant-Gosier et sa compaignie qu’ilz sont arrivez à Romme et de là sont venuz en Allemaigne : en Souyce : et au pays de Lorraine : et de la grant Champaigne : où il y avoit pour ce temps-là de grans boys : et de celluy temps s’abbatoyent les grans forestz. Car il failloit passer par dedans. Quant la grant jument fut dedans les forestz de Champaigne les mouches se prindrent à la picquer au cul : ladicte jument, qui avoit la queue de deux cens brasses : et grosse à l’advenant : se print à esmoucher : et alors vous eussiez veu tomber ses gros chesnes menu comme gresle : et tant continua ladicte beste que il n’y demoura arbre debout que tout ne fust rué par terre : et autant en fist en la Beaulce : car à present n’y a nul boys : et sont contrainctz les gens du pays de eulx chauffer de feurre ou de chaulme. Et Gargantua qui suyvoit ladicte jument : et ne la povoit arrester se mis ung ecot de boys ou petit orteil qui pesoit plus de deux cens livres. Gargantua se trouva blecé et se print à clocher en disant à son pere et mere que il se vouloit reposer. Alors s’en allerent au rivaige de la mer où à present est le Mont Sainct-Michel. Quant Grant-Gosier et Galemelle et Gargantua furent au rivaige de la mer, ilz furent bien esbahys de veoir tant d’eaue. Alors Grant-Gosier demanda le chemin pour aller en la Grant-Bretaigne où se tenoit le roy Artus : et on luy dist que il leur convenoit passer la mer s’ilz y vouloyent aller : Ce pendant Gargantua pensoit son petit orteil et y mettoit une tante qui n’estoit pas moins longue de troys toises et estoit ladicte tante le bout d’ung clochier d’une petite parroisse qui estoit là auprès : duquel clochier il en avoit osté la croisée où estoit le coq : car elle luy eust faict mal à sa playe à cause des croisons : et ne mist guieres la playe à estre guerie. Et notez que il failloit quatre cens aulnes de toille pour faire la bande dudit petit orteil sauf demy-quartier justement car il l’avoit ung peu enflé à cause du mal qu’il y avoit eu par avant.

Alors que sceurent les gens du pays que ilz estoyent au rivaige vous eussiez tant veu venir de gens de toutes pars pour les veoir que c’estoit une chose inestimable, dont entre toutes nations qui y vindrent, les Bretons leur firent beaucoup de mal. Et devez sçavoir que ce qu’ilz portoyent sur leur testes ilz le mirent bas et les vivres que portoit la grant jument sur soy : puis l’envoyerent paistre parmy les landes : et comme bons mesnagiers serrerent bien leur bagaige. Mais ne sceurent si bien faire ne garder leur vitaille que en peu d’heure vous n’eussiez veu ces Bretons à l’entour de ces rochiers cachés de peur que on ne les veist : et avecques grans cousteaulx l’ung couppoit une grant piece de venaison, l’autre une grosse piece de beuf : tant y vindrent de foys que Grant-Gosier les apperceut. Lors jura que se ilz n’amendoyent ce que ilz luy avoyent desrobé que ilz mangeroyent toutes les vaches de leur pays. Ce voyant les Bretons, ilz leur baillerent deux mille vaches pour recompense, sans les veaulx qui ne furent pas du conte. Adonc Grant-Gosier et Galemelle dirent que ilz garderoyent bien que plus ne feussent desrobés par le moyen de deux rochiers. Et alors ledit Grant-Gosier et Galemelle prindrent chascun le sien sur la teste ainsi que les avoyent apportez d’Orient. Et puis se mirent en la mer disant que quant ilz en auroyent affaire qui les pourroyent aussi bien aller querir comme il les avoyent portez. Et quant Grant-Gosier fut assez avant, il mist le sien sur la rive de la mer lequel rochier à present est appellé le mont Sainct-Michel. Et mist ledit Grant-Gosier la poincte contre mont : et le puis prouver par plusieurs Micheletz. Et est ledict rochier tresbien gardé de present au noble roy de France comme vrayes relicques precieuses. Galemelle vouloit mettre le sien contre mais Grant-Gosier dist qu’elle n’en feroit riens et que il le failloit porter plus avant, pensant à luy-mesmes que tel pourroit prendre l’ung qui ne prendroit pas l’autre. Galemelle fist le commandement et le porta plus loing. Et est ledit rochier de present appellé Tombelaine. Après s’en sont retournés les deux personnaiges où ils ont trouvé Gargantua qui se gardoit que les Bretons ne besongnissent à sa perte, comme aultresfoys avoyent faict.

Les Grandes et Inestimables Croniques du grant et énorme géant Gargantua,

T. 1, publiées par Paul Favre, Niort, 1879, p. 9-11

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65401745/f33

Les Chroniques admirables (1534)

Une autre chronique de colportage mettant en scène le personnage folklorique de Gargantua, Les Chroniques admirables, reprend quelques épisodes des Grandes et Inestimables Croniques du grant et énorme géant Gargantua (cf. extrait précédent) et ajoute d’autres épisodes dans lesquels est évoqué le Mont Saint-Michel.

Comment ledict grant gosier et sa femme se misrent a chemin Et des grans boys et forestz de Champaigne et de la Beauce […]

En apres que le poure bergier fut ainsi eschappe, Gargantua sen va resveiller puys son pere sa mere et luy sen allerent jusques au riuaige de la mer ou est de present le mont sainct michel, Quant grant gosier gallemelle et leur filz gargantua furent au riuaige de la mer il furent bien esbahis de veoir tant deaue. Lors grant gosier apperceust tremble joue et vng grant prescheur d’andouilles nomme pert ses peines ausquelz il demanda le chemin pour aller en la grant Bretaigne ou se tenoyt le bon Roy artus. Lesquelz luy dirent quil leur convenoit passer la mer sil ilz voulloient aller

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186340/f29

Comment grant gosier emporta la grosse orloge de Rennes

Tandis que le te temps se passoit il souuint a grand gosier du larrecin que luy auoient faict les Bretons et tout souddain fist une course iusques a Rennes et print la grosse orloge de ladicte ville de Rennes en despit des Bretons puys la mist en sa Broyette et s’en alla a tout, et lui retourne la pendit a loreille gauche de son petit filz gargantua craignant de le perdre et quil ne se egarast parmy les maretz du mont sainct michel. Mais quant ledit gargantua l’ouyt sonner il fut si très aise que cestoit merveilles et faisoyt tant de petis saulx que son pere grant gosier y prenoyt vng grant plaisir. Les Bretons firent grant amatz de gens de guerre pour cuider avoir leur orloge dont ilz estoient fort courroucez, mais iamais par force ne l’eussent eue, car à leur arriuee laquelle fut pres du mont sainct michel ledit gargantua sesbastoit a leur iecter des pierres. Lesquelles cent hommes neussent pas sceu remuer tellement que lesdictz Bretons ce prindrent tous a fuyr : Alors ledit gargantua voyant la maree venir comme elle a de coustume fist sonner ceste grosse orloge si fort et si hault quil endormit une grant balleine laquelle il tua dung seul coup de poing, Puys la prindrent grant Gosier et sa mere et luy et la mengerent toute a bas soupper.  […] est il ainsi que ce temps pendant que ledict grant gosier estoyt alle a rennes il print mal aux dentz de son filz gargantua lequel pour passer sa merencolie se print a ronger une grosse roche toute dacier et la rongea tellement quil se creusa toute vne de ses dentz pour laquelle cause il retint une des arestes de ladicte balleine pour curer et nettoyer sa dent et la garda bien huyct iours iusques a ce quil vint des pellerins au mont sainct michel lesquelz estoyent du pays danjou et amenoyent quant a eulx du vin par charroy qui estoyt tresbon, lors quant gargantua les apperceust il leur demanda que cestoit quil menoient ainsi, lesquelz luy dirent que cestoit du bon vin de leur pays, et que tout estoit a son commandement, Adonc ledit gargantua eust envye den boyre, car tout aussitost quil sceut que cestoit vin il bailla une chiquenaulde du poing contre une pippe et la deffonca puys lavalla comme vous feriez deux doigts de vin dedans vng verre.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186340/f32

Comment Grant gosier et Gallemelle moururent, dont Gargantua pour passer son courroux sen vint a Paris et emporta les deux grosses cloches de nostre dame.

[…]

Lors il sen va monter sur sa grant iument et se mist a chemin, quant il fut pres de ladicte ville il se mist a pied et laissa paistre sa iument aupres de la porte du temple, Puis va entrer en la ville et se va asseoir sur vne des grosses tours de nostre dame, Mais les iambes luy pendoyent iusques en la Rivière de Seyne vers la place maubert, Et regardoit les Cloches de lune Tour, puis de lautre. Et alors luy souuint de lorloge de Rennes que son feu pere Grant gosier luy avoyt pendue a loreille de peur de le perdre es maretz dentre le mont sainct Michel et Dol, Craingnans ceulx de ladicte eglise quil emportast leurs Cloches se prindrent a sonner les grosses Orgues, Mais quant il les ouyt ainsy asprement sonner il les faya et leur donna pour destinee quelles chanteroyent le temps advenir aussi doulcement comme vng cent dasnes, Ce quil leur est demoure, Car il ne fault point daultre vinaigre aux oreilles de ceulx qui les escoutent,

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186340/f35

[…]

Puis ledict Gargantua les alla remettre en leur place, mais en les tirant hors de ladicte brayette luy cheut vng ieune compaignon de la gibeciere lequel il auoit prins en ladicte haulte Normendie entre deux montaignes pour sa réfection, Car quant il ne trouuoit assez pain il mengeoit ce quil pouoit rencontrer. Et lui cheut ledit compaignon deuant lhostel dieu de paris ou vn maistre de limprimerie le print et luy demanda dont il venoit, mais le poure compaignon estoit si esperdu quil ne scauoit que respondre, alors ledit imprimeur le fist accoustrer de habitz aux mieulx quil peult et luy fist apprendre lart et science dimpremer les livres lequel y est encores de present qui en sçauroit bien racompter plus au long : de là sen alla ledit Gargantua sur la rive de la mer dont il sestoit party, Et lors va recommencer son dueil quant il ne vit plus son pere et sa mere ou il les auoit laissez mortz Mais Merlin qui tout scavoit estoit venu pour le reconforter, car il auoit fait enterrer grant gosier au mont sainct michel, et gallemelle au mont de tombellaine. Ledit merlin sen vint lors au noble gargantua : et luy dist ne te desconforte point pour l’amour de tes pere et mere, car ie les ay faict enterrer en ce lieu, lors luy dist gargantua « qui estes vous qui ainsi parlez : Dist merlin ie suis celuy qui commanda a ton pere quil vint pardeca pour te presenter au roy artus ».

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186340/f39

[…]

Les angeuins se voyant deliurez du grant gean amaurry qui tant leur auoit fait de maulx menerent gargantua au pre dallemaigne qui est ioingnant ladite ville et luy donnerent cinquante fournitures de vin, dont il en beut demye douzaine sur le lieu : et le demourant mist en sa gibeciere et en sa brayette et puis se departit dangiers pour aller au mont sainct michel où merlin l’attendoit et mena sa grant iument quant et luy iusque au riuaige de la mer laquelle eut paour des ondes de leaue en sorte que on leust ouye ronffler de plus de dix grans lieues, Puis se print a saulter ruer et courir parmy les landes et en courant leva la cuisse et rendit vng poullain lequel luy sortit si roide du ventre quil sen alla tomber iusques es marestz de dol les Bretons le pridrent et le firent tresbien nourrir et depuis en firent couurir la grant iument de monsieur de quermahoen dont sont venuz les bons cheuaulx bretons

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186340/f43

Comment gargantua fut habille de la liuree au noble Roy artus […]

Lors quant les Normans veirent les navires et charges dicelles ilz furent fors esmerueillez de la grandeur d’icelle balleine morpionnée : et pource quil leur sembla que cestoit bonne prouision pour le karesme incontinent lacheptent desdits angloys : Puis en enuoyerent a caen, a sées, a avranches, au mont sainct michel, a eureux, a lisieux, a Bayeux, a caulx, a alençon, Et par toute la normandie : on dict en apres que des os dudit morpion apres que la moesle en a este hors, ceulx dudit rouen les ont prins et en ont faict force artillerie laquelle est plus dure et plus forte que se elle estoit de fer ou de fonte. Une partie de la testiere a este enuoyee par grant admiration en la terre de prestre Iehan pour luy donner a congnoistre que toutes les merveilles ne sont pas en son pays. Ses costes ainsi quon dict communement ont este mises au travers de la mer pour faire vng pont a passer Dangleterre en Normandie

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186340/f59

Comment le vaillant capitaine gargantua exploicta en faisant son voyage […]

Le cappitaine gargantua empoigna la massue et la mist sur son col, puys se mist a tranuerser la mer et s’en vint à sainct malo de lisle, puis passa Bretaigne et s’en vint a laval et se voullant vng peu reposer sur vng gros boullevert qui estoyt la, Et en soy reposant veit deux grans clochiers : Dont lung estoyt bien gros et bien long, Il se pensa que de cestuy feroit vne gaisne a sa massue, Et de lautre qui estoyt tout de plomb richement estoffe il en feroit vng sifflet a la mode de ceulx quil avoit veuz au mont sainct Michel : Puys quant il fut au dedans de la ville il mesura sadicte massue au grant clochier de la trinité, qui est estimé lung des grans et des haultz de France, et dist que cestoit proprement son cas pour la gaisne de sa massue puis le voullut arrachier pareillement lautre clochier qui est a sainct Tugual, Mais le seigneur de la ville, les chanoynes, marchans et bourgeoys de ladicte ville vindrent pardevers luy le prier que son bon plaisir fust ne leur faire ceste iniure et que ilz luy feroyent quelque present honneste. Ce que facillement leur accorda ledict Gargantua pour lamour du seigneur quil avoit veu chez le bon Roy artus

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k15186340/f111

Alfonse, Voyages avantureux du Capitaine Jan Alfonce, Sainctongeois (1544)

Jean Fonteneau, dit Alfonse de Saintonge, Jean Alfonse, João Afonso, est un explorateur. Il est l’auteur des Voyages avantureux, un ouvrage dans lequel, après avoir décrit le littoral atlantique du Portugal et de l’Espagne, il remonte les côtes françaises du Sud au Nord non sans s’aventurer de temps à autre, via les fleuves, un peu plus dans les terres.

Inchantes est vne autre isle a cinquante degrez du costé de Nortest, et est dangereuse enuiron vne lieue en la mer, a cause des roches qu’on nomme les Molines. Entre l’vne et l’autre est le haure de Brest, le meilleur de Bretaigne, ou est basty l’vn des plus forts chasteaux de tout le pays. Tu peus bien passer de terre a Aycheus. Passé le cap du Four, tourne la coste a l’Est, et a l’Estnortest, coste fort dangereuse, car il y ha force rochers et isles : la mer y court fort, et se hause beaucoup hors de son cours, et demeure tout ainsi iusques au cap de Billafret. En la route sont plusieurs villes, comme S. Paul de Lion, Lantriguet, S. Malo, Granuille, qui est du haure du mont S. Michel. Les isles sont, l’isle de Bas, Sept-isles, Caruye, Arnois, Iarze, et Casquet, qui entre plus auant en la mer que les autres, et est vne roche. Encores y ha deux ou trois isles, qui se nomment Darque, et Sarque, soubs l’euesché de Coustance, et Chausse, qui est pres de Granuille, ou est fondee vne abbaye de Moynes.

Passé le cap de la Hongne, tourne la coste au Sudest iusques a la riviere de Can. En ceste coste y ha des banchs bien vne lieue en la mer a Ponthorson, qui est la departie de Bretaigne et de la basse Normandie.

Can est vne belle ville, qui au temps passé estoit le plus souuent la demeure des Ducz de Normandie.

De Can a la riuiere de Seyne y ha douze lieues, et est la coste Est et Oest.

Seyne est vne riuiere dangereuse en son entree, a cause de la maree qui emplist trop tost, et reflotte roidement.

J. Alfonse, Les Voyages avantureux

du capitaine Jan Alfonce, Sainctongeois.

[Publié par Mellin de Saint-Gelais.], J. de Marnef, Poitiers, 1559

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86107719/f41

Pierre de L’Estoile, Registre journal d’un curieux de plusieurs choses mémorables et publiées librement à la françoise pendant et durant le règne de Henri IIIe, roy de France (1576)

Pierre de L’Estoile est un mémorialiste qui à partir de 1574 rédige un journal. Ce qui au début n’était qu’un recueil de pamphlets et de libelles devient peu à peu un véritable recueil de l’actualité, un reflet de la vie politique et religieuse de Paris qui couvre les règnes d’Henri III et d’Henri IV. Il n’était pas destiné à être publié mais il le fut après la mort de son auteur.

1577

Sur la fin de ce mois de Iuillet, le Fort du Mont S. Michel fut surpris des Huguenos par l’intelligence et monopole de trois Moines de l’abbaie, et, vingt quatre heures apres, repris par la diligence et dexterité des Catholiques, qui ietterent les trois traïstres de Moines dans la Mer.

Pierre de L’Estoile, Registre journal d’un curieux de plusieurs choses mémorables et publiées librement à la françoise pendant et durant le règne de Henri IIIe, roy de France, 30 mars 1574-2 aoust 1589.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000775t/f173

Nicolas Le Fèvre, Lettre du 18 novembre 1582

Une lettre de 1582 dénîchée par H. Omont, un bibliographe du XIXe siècle, nous révèle que la bibliothèque du Mont était sûrement plus riche à l’époque qu’aujourd’hui et que nombre d’ouvrages y étaient « empruntés »…

« J’ay veu la librairie Saint-Michel-du-Mont en laquelle y a de bons livres, entre aultres ung beau Pline de l’Histoire naturelle et les Epistres du Jeune, toutes les œuvres d’Ovide, et ung grand volume des epystres de Symmachus, ung gros volume d’epistres d’Ivo Carnutensis, de Ciceron, de fato, divinatione, universitate, et quelques Philippiques. Monsieur Cujas a lettres de Monsieur Do et de Monsieur de Coutances, abbé de Saint-Michel, pour retirer de ceste librairie ce que bon luy semblera ; le tout est qu’il y ait gens qui les congnoissent pour prendre ce qui y sera de bon… »

p. 1-3

https://archive.org/details/cataloguegnrald03livrgoog/page/n18/mode/2up

Jean de Vitel, Comment le mont Saint Michel fut surprins par les Ennemis & apres recouuré par le Tres-belliqueux Seigneur de Vicques (1588)

Natif de Poilley, petit bourg proche d’Avranches, admirateur et disciple de Ronsard, Jean de Vitel, est l’auteur d’un seul ouvrage, Les premiers exercices poétiques. Dans celui-ci, imitant L’Iliade,L’Enéide et La Franciade de Ronsard, il transforme en épopée un événement historique survenu au Mont Saint-Michel le 22 juillet 1577. Ce jour-là, « jour de la fête de la Madeleine, une troupe de religieux et d’habitants du Mont-Saint-Michel étaient partis en pèlerinage du côté de Pontorson. Profitant de l’abandon où se trouvait le Mont, un certain nombre de soldats, envoyés par le sieur de Touchet, gentilhomme protestant, purent pénétrer dans la place grâce à l’habit de pèlerins qu’ils avaient endossé, se rendre à l’église, entendre la messe et se précipiter sur les religieux qui s’y trouvaient. En sortant, ils firent comprendre par signe au sieur de Touchet, qui attendait aux abords de la grève, que le moment était propice pour faire avancer ses cavaliers. Celui-ci se conforma à cet avis, mais… » (Ch.-A de Robillard de Beaurepaire in J. de Vitel, Les premiers exercices poétiques de Jean de Vitel, L. Gy, Rouen, 1904p. XXIV).

Comment le mont Sainct Michel fut surprins par les Ennemis & apres recouuré par le Tres-belliqueux Seigneur de Vicques

[…]

Le Martial airain n’animoit plus le cœur

Au combat & au choc, du hardy Belliqueur,

Le foudroyant canon qui r’enverse les villes

N’estonnoit plus le coeur des Enfans & des Filles.

Tout viuoit en repos & en tranquillité.

Le Marchand trafiquoit en toute seureté.

Le simple Villageois en plaisir & liesse

Honoroit toutioyeux sa blétiere Deesse.

Bref la Paix frequentoit les villes & les champs,

Sans crainte de l’acier de coustelats tranchants.

Quand de l’Ambition l’ardente fantaisie,

Fut d’vn nouueau desir esperdument saisie

(Non autrement qu’ell’ fut des le commencement,

Quand meschante elle fit armer trop follement

Les superbes Titans contre la grand puissance

De Iupin, que punit leur trop fiere arrogance)

Voulant ô cruauté ! En France r’amener

Enyon & Bellonne, affin de moissonner

Ses braues Citadins & en couurir les pleines,

En pauer les chemins, & bosser les areines.

Ell’ quitta son caueau menant a son costé,

L’auarice, l’ardeur, l’ire, la vanité,

L’audace, le soucy, le malheur & l’enuie,

Dont ell’ se voit partout horriblement suiuie :

Et la nuict se lança dans l’emmuré Chasteau

Du belliqueux Thrason, que Mars dès le berceau

Auoit tousiour norry luy enflant la pensee

D’audace, & de cholere à la guerre insensee.

Il estoit dans son lict ou le Prince oublieux,

Luy filloit fermement les paupieres des yeux :

Alors que ce grand Monstre escumant de furie,

Vint au près de son chef, & d’vne voix hardie

Luy ourdit ce propos. Hé quoy ! Thrason, hé quoy ?

As-tu esté norry & de Mars & de Moy

Pour viure casanier ? pour tiédir en paresse

Les iours tout bouillonnants de ta brusque ieunesse ?

Veux-tu coüard laisser captif dans ta maison,

Comme dedans les fers d’vne obscure prison,

Esteindre la fierté, l’audace & la vaillance,

D’ont t’avons enflammé dès ta premiere enfance ?

Veux-tu comme vn berger ou mal-né villageois

Viuoter sans suer soubs le faix du harnois ?

Veux-tu sans donner vie à quelque renommee,

Qu’vn iour ta vertu soit dans la biere enfermee ?

Les gestes, les beaux faicts de tes haults Deuanciers,

Qui t’ont vaillants brossé de gloire les sentiers,

Ne t’aiguillonnent-ils, & ne t’allument l’ame,

L’encourageant auser, d’vne eternelle fame ?

Veux-tu degenerer ? veux-tu lasche & oisif,

Moqué, sifflé de tous comme vn Maraud craintif,

Permettre que ton front s’empourpre tout de honte

Entre les grands guerriers, qui de toy ne f’ront compte ?

Fault-il que le vouloir d’vn Roy bride ton bras ?

Qu’il te face au fourreau cacher le coustelas ?

Qu’il t’arrache du poing la martiale lance,

Et qu’il t’oste du cœur la force & l’arrogance ?

Sus il fault que toy seul marchant dessoubs mes loix,

Tu chasses cette Paix du Royaume François,

Et que tu y rameine encore de la Thrace,

Malgré ce grand HENRY par ta puissante audace

Le Dieu des estendars, qui fier allumera

Le flambeau de la guerre, & par tout armera

Et d’acier & de fer le fils contre le Pere,

Fera que le Cousin d’vne lance meurtriere

Occira son Germain, & bref que les Gaulois

Prendront l’vn contre l’autre encore les longs bois.

Esueille ton esprit, & fais que son oreille

Sourde comme ton corps à mes dicts ne sommeille.

Tu sçais ou est le Mont sur le sourcil duquel,

Est vn temple, sacré à l’Ange Sainct Michel,

Qu’Ausbert le sainct Prelat de l’Eglise Auvranchine,

Feict esleuer piqué de la Bonté diuine.

C’est vn fort qui se rit des band’rolles de Mars,

Tant il est bien gardé de fidelles Soldats.

Son effort n’y peut rien non plus de Neptune

Les flots contre vn rocher, qui de rage importune

Taschent à le briser : mais ferme resistant

Se tient tousiours debout, & les va reboutant.

Depuis qu’il est flanqué (I’en suis très-certaine)

Mars cent fois a esté sur l’innombrable areine,

Que roule l’Ocean plus d’vn vol de canon,

Largement à l’entour de ce puissant dongeon,

Pensant subtilement ou par quelque ambuscade,

Ou bien par quelque approche y donner l’escalade,

Et cent fois à sa honte il a esté forcé,

Se voyant hardiment des gardes repoussé

De leuer tout son siege & de quitter la place,

Qui iusques à present a braué son audace.

[…]

Elle parla ainsi puis luy meist dans le sein

Vn serpent qu’elle auoit horriblement vilain.

Et après luy auoir soufflé dans le courage

Vn orgueil arrogant, vne bouillante rage,

Vne presumption, avec vne fierté,

Le laissa au liens d’audace garroté.

Lequl incontient sentant geiner son foye,

Que ce cruel serpent gourmandoit pour sa proye,

Se resueille en sursault, & brulant de fureur,

Tant il souffre de mal au tendre de son cœur,

Demande son harnois, son coustelas, sa lance,

Et son large pauois, puis crie qu’on s’auance

De seller ses coursiers. Ia la mere du iour

Appelloit le soleil de son nuital seiour,

Pour enflammer ce tout d’vne lumiere ardente,

(Car c’estoit en ce mois que la gueulle beante

Du Chien estoillé fend le sein de ces bas lieux,

Tant chaude est son haleine au contour radieux)

Quand d’armes reuestu d’vne prompte allegresse,

Comme frappant encore à l’uis de sa ieunesse,

Il monte courageux sur vn beau destrier,

Façonné de la main d’vn adestre Escuyer

Puis comme bien appris au fin mestier des armes

Prend tant seulement vingt de ses meilleurs Gendarmes

[…]

Et desloge en espoir vn iour de Magdeleine,

Faisant craquer aux pieds les sablons de Tomb’laine,

De planter hazardeux sur le plus haut rempart

Du chasteau Sainct Michel son veinqueur estendart.

Et pour frapper le but ou tend son ame fiere,

Il change du soldat la cassaque guerriere

Aux habits que sans dol porte le pelerin.

Ses soldats bien instruits du but & de la fin

Ou visoient ses desseins, tous marqués de feintise,

Dresserent leur voyage à cette saincte Eglise,

Iurant tous d’vn accord de leuer le signal

Qui leur auoit donné quand ils s’roient au portail.

Du dongeon, & auroient d’vne rusee addresse

Dextrement accomply leur inique promesse.

Endementiers voicy (presage merueilleux)

On apperçoit en l’air vingt milans fameilleux

Aller droit se percher à la corne esleuee

De ce dongeon, qui touche à la voute estoillee

Du palais flamboyant. Puis on void vn vautour.

Les consuyuant de loing roüer pres ce contour.

Qui entendant les cris de ceste troupe auide,

Soudain veut relascher à son haut vol la bride,

Mais aussi tost voicy quatre ou cinq esperuiers,

Descendants vistement des airés escaliers.

Se fondre dessus luy, de bec, de griffe & d’aille,

Le reboutant si fort de ceste Cytadelle,

Que craignant leur assaut il se retire honteux,

Fasché de n’avoir pu s’eslancer conuoiteux

Auecques ses milans, puis deuers ou l’Aurore

De roses au matin l’ardent plancher decore,

Vient le Roy des oiseaux, l’Armeurier de Iuppin,

Qui se tenant au pied de ce tertre diuin,

Seulemet de son cri espandu par la nüe,

Frappe de telle peur ceste bande menüe

De carnessier oiseaux, qu’elle vient coiment

Se submettre à son Prince, ainsi que doucement

Se rendent les Valets au vouloir de leur Maistre,

Qu’ils ne vouloient avant pour Seigneur recognoistre.

Ia desia ces Soldats ayant fortune à gré,

Auoient dans ce Chasteau tout leur pouuoir ancré,

Et s’en voyans Seigneurs se pannonnant de gloire,

Sans sçavoir ignorans user de la victoire,

Esfalloient resioüis sur le front du Chasteau

Pour signal à leur chef la blancheur d’vn drapeau.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5833450z/f77

[…]

« Sur ces entrefaites, l’aigle Louis de la Moricière, sieur de Vicques, qui se trouvait à son château de l’Ile Manière, […] mis au courant », accourt. Avant le moment crucial, il harangue ses troupes.

O Dieu, quelle pitié vous mordra la poictrine,

Quand vous voirez tomber par sa rage tygrine

Les Temples consacrez, & que les saincts Pasteurs

Sentiront de Mauors les cruelles fureurs ?

Ie fremis & d’horreur ma pensee est surprise,

Quand ie leue les yeux à ceste saincte Eglise

Que vous voyez là haut, & que ie pense en moy

Que ce ferme rocher qui la porte sur soy

Ne la pourroit garder, qu’elle ne fust brisee

Et iusqu’aux fondements pesle mesle rasee,

Si ces traistres qui sont campez dans ce Chasteau

Et tous leurs alliez, leuoient leur fier drapeau,

Foulant le nostre aux pieds, sur ceste cime airee.

Sachez, amis, sachez que ceste grand Contree

Esprouu’ra tous les maux qu’atrainent les Soldarts

Ou ils peuuent haulser leurs veinqueurs estendarts

Si ce Fort est gaigné des meschants infidelles.

Empeschez valeureux, les victoires cruelles.

Qu’ils veulent remporter de vostre liberté.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5833450z/f109

[…]

Suyuez moy, car ie veux m’aduancer deuant tous,

Ie veux auant la nuict, au hazard de ma teste,

Grimper victorieux sur le sublime feste

De ce Mont consacré. Ie veux monstrer au Roy,

Qu’auiourd’huy ie viuray ou mouray pour la foy.

Il desiroit encore allonger sa harangue,

Quand l’ardeur de frapper luy vint noüer la langue

Muette dans la bouche. Alors tous ses Soldarts,

Allumez à l’assault, le suiuoient comme vn Mars.

Et alloient, de fureur, à la teste baissee,

Attaquer de ce Fort l’escaille r’enforcee.

Ainsi void on les flots courroucez, despitez,

Et de rage escumans, de leurs plis irritez,

Estancez en la nüe assaillir en cholere,

Vn rocher esleué en la pleine escumiere.

Ils estoient desia prests de grauir hazardeux,

Au front des Bouleuerts de ce Fort montueux.

Quand ces Traictres coüardz sentant leur ame atteinte

D’vn repentant remors, glacerent tous de crainte,

Et deschargant le faix du craquetant harnois,

Mettant la targe bas, l’espee & les longs bois,

Ouurirent du Chasteau les grand’portes ferrees,

Fermes portes qui sont de gros verroüils barrees,

Et vindrent se ietter tremblottans aux genoux

De ce sage Guerrier, qui son iuste courroux

Addoucit par pitié, encor, que la Iustice

Voulust qu’il eust puny leur execrable vice,

Encor que l’equité, le droit & la raison,

Condamnassent à mort leur iniuste traison.

Neantmoins la douceur, la bonté, la clemence

Tindrent son bras qu’il eust chastié leur offense.

Et monstra par ce faict que la grande valleur

D’vn Chef Guerrier ne gist du tout au masle coeur,

En la ruse, en l’audace, en la force, en l’addresse,

Au courage hardy, ny en la grand proüesse,

Mais qu’il luy fault aussi se loger quelquefois

Chez la douce Pitié, pour tiedir soubs ses lois,

Son courage boüillant, loix que la Vertu sage

A feictes pour brider la Martiale rage,

Il se monstra vrayment norrisson de Pallas

Et non de Mars sanglant qui, de son coustelas,

Se plaist à esgorger le pauure humain lignage,

Tant il est affamé de meurtre & de carnage,

Qui auroit, ja desia, confit en cruauté,

De mortels Citadins le monde deserté,

Si ce n’estoit Pallas qui, sage & vertueuse,

Rebouche le trenchant de sa lame outrageuse.

Et qui forte r’abbat ses enragez efforts,

Quand il veut en-joncher la campaigne de morts.

Ce valeureux Seigneur eut assez grand’affaire

A refrener des siens la fureur sanguinaire,

Qui vouloient, courroucez, detrancher en lopins,

Les miserables corps de ces lasches Faquins

Mesme des Villageois les troupes fort esmües

Les vouloient assommer de leurs grosses massües.

Mais ce prudent Guerrier qui en braue hauteur,

Les passoit tous d’vn pied, comme vn docte Orateur,

Iettoit de l’eau au feu de leur chaude furie,

Et faisoit recacher la lame ja brandie.

[…]

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5833450z/f114.item

J. de Vitel, Les premiers exercices poétiques de Jean de Vitel,

L. Gy, Rouen, 1904

Jean de Vitel, Eglogue dressee sur l’accueil de Messire Georges Péricart Euesque d’Auranches, lorsqu’il fit son entrée ladite ville (1588)

« « L’Eglogue dressée sur l’accueil de Messire Georges Péricart, Evesque d’Avranches, lorsqu’il fit son entrée en ladite ville » […] est un dialogue entre Avranchin ou l’évêché d’Avranches qui nous est représenté sous les traits d’un vieux pâtre “hardiment et rudiment dessiné”, Michau, qui n’est autre que le Mont-Saint-Michel, et Morelot, qui personnifie l’abbaye de Montmorel”» (Ch.-A de Robillard de Beaurepaire in J. de Vitel, Les premiers exercices poétiques de Jean de Vitel, L. Gy, Rouen, 1904, p. p. XXVIII-XXIX).

[…]

Morelot

Michau desia trois fois le faucheur de sa faux

Ahannant a tondu les cheueux des preaux,

Desia trois fois Ceres d’vne façon gentille

Frizotant ses cheueux, aux dents de la faucille

A baillé ses beaux flancs, & les rudes abboys

Des vents, trois fois desia ont despoüillé les boys

De leurs seiches toisons, qu’Apollon & les Muses

Dedaignant nos pipeaux, flageols, & cornemuses,

Sont allees au fond d’vn antre se cacher,

Ou dans le sombre flanc d’vn sauuage rocher.

Les Pans, les Cheurepieds, les Nymphes & les Fees,

Ne viennent plus icy soubs les longues serees

Trepigner & faulter aux mignardez fredons,

Et aux plaisants refreins de nös gentils bourdons.

[…]

Michau

Amy depuis ce tans le pauure laboureur,

Qui cultiue son champ en peine & en sueur,

En lieu de bon froument n’a eu que des espines,

Des ronces, des chardons & des herbes malignes

Depuis le vandangeur en lieu de doux raisin

Dont il pensoit remplir tous ses tonneaux de vin,

N’a eu que du veriust, en lieu de pommes franches

Les pommiers ont chargé leurs rameaux & leurs branches

De fueilles & de fruict tout aigret au gouster.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5833450z/f158

[…]

L’arrivée du nouveau prélat change tout, elle fait revenir Pan, la nature renaît.

Michau

Sus mon bourdon qui soulois aux ormeaux

Estre pendu au vent & à la pluye,

Remply les champs & les hautains coupeaux

De l’air mignard d’vne douce harmonie.

[…]

Tousiours du Ciel le visage luisant

N’est obscurcy d’un enfumé nuage,

Tousiours Boree au soufle rauissant

Dessus la mer ne decoche sa rage.

[…]

Vous Cheurepieds hostagers des hauts fronts

Du mont de Tombe entez dedans les nuës,

Accourrez tost & de cent mille bonds

Foullez l’semail des herbes cheueluës

Morelot

Et vous Syluains qui habitez les Monts,

Que va lechant Breuon de ses ondettes.

Venez icy & aux airs de mes sons

Trepignez tous sur le verd des herbettes

Michau

Toy grand Pales Fautrice des aigneaux,

Ameine icy les courantes Driades,

Celles qui vont dansant dessoubs les eaux,

Et le troupeau des belles Oreades.

[…]

Comme le pin est l’honneur des coupeaux

Des monts ombreux, le lys d’vne guyrlande,

Et le taureau des remachants troupeaux,

Ainsi est-il l’honneur de nostre bande.

[…]

Dessoubz les pieds du grand Pericartin

Flore en tout temps face fleurir les roses,

Les beaux oillets, la lauande & le thin,

Et d’autres fleurs mille moissons ecloses.

Morelot

En son honneur les rochers & les monts

Deuiennent sucre, & les claires fontaines

Coulent de laict, les espineux chardons

Deuiennent lys, & perles les areines.

Michau

De ses taureaux les beaux tortiz ramez

Soient de fin or, d’agates radieuses

Et de rubiz soient tous ses champs semez,

Et ses preaux d’opales pretieuses.

[…]

Tousiours de thin soient remplis ses herbis,

De grands taureaux & des bœufs son estable,

Son parc aussi d’aigneaux & de brebis

Paissans tousiours le trefle norrissable.

[…]

Avranchin

[…]

Mais l’esclairant Soleil tombant dedans les eaux

Du flottant Ocean, n’apparoist qu’aux coupeaux

Des hauts monts sourcilleux, & l’ombre redoublee

Couure ja le beau front de la pleine esmaillee,

Mes Enfants il est tans d’aller à vos moutons

Pour les mener au toict. Demain quand les vallons

Seront tous redorez d’vne clarté nouuelle,

Que vous voirez sauter la brusque sauterelle,

Retournez en ce lieu & nous irons tous trois

Salüer humblement d’vn visage courtois

Ce grand Pericartin, & nostre bonne Andrine

Le seul œil & l’honneur de la troupe Auvranchine.

En ce pendant, Bergers (pour monstrer que mes sens

Ont esté resioüiz à voz accordz plaisans,

Que sur tous les Pasteurs vous r’emportez la gloire,

Pour chanter, & qu’ayez de moy tousiours mémoire)

Ie vous veux honorer de quelques petis dons,

Tien Michau tu auras pour les airs de tes sons

Ce bourdon de prunier, que la main fort subtile

De Pollynot tourna d’une façon gentille.

Et toy mon Morelot dont les tons doucelets,

Surpassent en douceur ceux des rossignolets,

Reçois en don de moy ceste belle houlette

De Cormier noüailleux, pour laquelle a Ianette

Ie baillay vne loure. Or allez & aux bois

Vantez le noble loz du grand Pastre Auvranchois.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5833450z/f166

Michel de Montaigne, Les Essais, III, IX, (1588)

Être chevalier de Saint-Michel, gentilhomme de la chambre du Roi Très chrétien, citoyen romain… Dans un chapitre de ses Essais, « De la vanité », Montaigne médite sur la complexité de nos motivations et ressentis.

Parmy ses faveurs vaines, je n’en ay point qui plaise tant à ceste niaise humeur, qui s’en paist chez moy, qu’une bulle authentique de bourgeoisie Romaine : qui me fut octroyée dernierement que j’y estois, pompeuse en sceaux, et lettres dorées : et octroyée avec toute gratieuse liberalité. Et par ce qu’elles se donnent en divers stile, plus ou moins favorable : et qu’avant que j’en eusse veu, j’eusse esté bien aise, qu’on m’en eust montré un formulaire : je veux, pour satisfaire à quelqu’un, s’il s’en trouve malade de pareille curiosité à la mienne, la transcrire icy en sa forme.

Quod Horatius Maximus, Martius Cecius, Alexander Multus, almae urbis conseruatores de Illustrissimo viro Michaële Montano equite : sancti Michaëlis, et à Cubicolo Regis Christianissimi, Romana Ciuitate donando, ad Senatum retulerunt, S.P.Q.R. de ea re fieri censuit. Cum ueteri more et instituto cupide illi semper studiosèque suscepti sint, qui, uirtute ac nobilitate praestantes, magno Reip[ublico] nostrae usui atque ornamento fuissent, uel esse aliquando possent : Nos, maiorum nostrorum exemplo atque auctoritate permoti, praeclaram hanc Consuetudinem nobis imitandam ac seruandam fore censemus. Quamobrem cum Illustrissimus Michaël Montanus Eques sancti Michaëlis, et à Cubiculo Regis Christianissimi Romani nominis studiosissimus, et familiae laude atque splendore et propriis uirtutum meritis dignissimus sit, qui summo Senatus Populíque Romani iudicio ac studio in Romanam Ciuitatem adsciscatur ; placere Senatui P. Q. R. Illustrissimum Michaëlem Montanum rebus omnibus ornatissimum, atque huic inclyto populo charissimum, ipsum posterosque in Romanam Ciuitatem adscribi, ornarique omnibus et praemiis et honoribus, quibus illi fruuntur, qui Ciues Patritiique Romani nati aut iure optimo facti sunt. In quo censere Senatum P.Q.R. se non tam illi Ius Ciuitatis largiri quam debitum tribuere, neque magis beneficium dare quam ab ipso accipere, qui hoc Ciuitatis munere accipiendo singulari Ciuitatem ipsam ornamento atque honore affecerit. Quam quidem S.C. auctoritatem iidem Conseruatores per Senatus P.Q.R. scribas in acta referri atque in Capitolii curia seruari, priuilegiumque huiusmodi fieri, solitoque urbis sigillo communiri curarunt. Anno ab urbe condita CXɔ CCCXXXI, post Christum natum M.D.LXXXI.III. Idus Martii.

Horatius Fuscus sacri S.P.Q.R. scriba.

Vincentius. Martholus sacri S.P.Q.R. scriba.

N’estant bourgeois d’aucune ville, je suis bien aise de l’estre de la plus noble qui fut et qui sera onques. Si les autres se regardoient attentivement, comme je fay, ils se trouveroient comme je fay, pleins d’inanité et de fadaise : De m’en deffaire, je ne puis, sans me deffaire moy-mesmes. Nous en sommes tous confits, tans les uns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont un peu meilleur compte : encore ne sçay-je.

Montaigne, Les Essais, III, IX,

Gallimard, « La Pléiade », Paris, 2007, p. 1045-1047.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11718168/f913

Traduction du texte en latin ci-dessus : « Sur le rapport fait au Sénat par Orazio Massimi, Marzio Ceccio et Alessandro Muti, conservateurs de la ville de Rome touchant le droit de Cité Romaine à accorder au Très Illustre Michel de Montaigne, chevalier de Saint-Michel et gentilhomme de la chambre du Roi Très Chrétien, le Sénat et le Peuple Romain ont décrété : / Attendu que, par une coutume antique et la tradition, ont toujours été reçus parmi nous avec empressement et amitié ceux qui, supérieurs en vertu et noblesse, avaient servi ou illustré notre cité ou pouvaient le faire un jour, Nous, incités par l’exemple et l’autorité de nos ancêtres, pensons qu’il nous faut imiter et conserver cette louable Coutume. A ces causes puisque le Très Illustre Michel de Montaigne, Chevalier de Saint-Michel et Gentilhomme de la Chambre du Roi Très Chrétien est très attaché au nom Romain et tout à fait digne, vu la réputation et la gloire de sa famille ainsi que les mérites de ses vertus personnelles, de recevoir, par le jugement souverain et le suffrage du Sénat et du Peuple Romain, la citoyenneté Romaine : il a plu au Sénat et au Peuple Romain que le Très Illustre Michel de Montaigne, orné de tous les mérites personnels et très cher à notre peuple renommé, fût lui-même avec ses descendants inscrit dans la Cité Romaine et doté de tous les avantages et honneurs dont bénéficient ceux qui, Citoyens et Patriciens, sont nés Romains ou le sont devenus par droit souverain. En quoi le Sénat et le Peuple Romain ont considéré non tant offrir le droit de Cité que payer une dette, non tant accorder un bienfait qu’en recevoir un d’un homme qui, en acceptant ce droit de Cité, apporte à la Cité elle-même singulier ornement et honneur. Les mêmes conservateurs ont fait dresser l’original de ce Senatusconsulte par les secrétaires du Sénat pour le conserver dans les Archives du Capitole et ont fait apposer sur ledit privilège le sceau ordinaire de la ville. L’an 2331 de la fondation de Rome et le 13 mars 1581 de l’ère chrétienne. / Orazio Fosco secrétaire du sacré Sénat et du Peuple Romain. / Vicenzo Martoli secrétaire du sacré Sénat et du Peuple Romain. »

Traduit par A. Legros in Montaigne, Les Essais, III, IX,

Gallimard, « La Pléiade », Paris, 2007, p. 1045-1047.