« Kia kia kia, Titatita, Ty ty piti pyti, Tchiup tchiup, Titi youyou, Rra rra, Croa croa, TrrTrr, Tuctuc, Tioupioupiou »

Les avez-vous reconnus ? Eh bien ! si le 8 février dernier vous aviez participé à la sortie des Amis du Mont menée par Thierry Grandguillot du Groupe ornithologique normand, vous seriez capables d’identifier ces différents cris et chants.

Thierry Grandguillot du Groupe ornithologique normand, @ D. de Rango

Vous seriez  aussi  conscients  que  le  bois « Dardaine »  (orthographe de  la  carte de Cassini) n’est pas un misérablele rectangle occupé par quelques arbres faméliques mais un lieu des plus exceptionnels, un « hot spot » disent les spécialistes. Un lieu exceptionnel car la terre y étant pauvre, elle n’a jamais été cultivée, ce qui fait que ce bois, contrairement par exemple aux grandes forêts de l’Orne, est probablement le plus ancien, le plus authentique, de toute la région.

Carte de Cassini

Un « hot spot » parce que cette ancienneté fait que la végétation y est beaucoup plus diverse que dans la plupart des autres lieux boisés. La strate buissonnière y est particulièrement riche et y poussent des essences exceptionnelles comme les peupliers trembles ou les pommiers sauvages, arbres autochtones très rares. Thierry fait remarquer à ce sujet que, contrairement à ce que nous pourrions penser, nos Reinettes, Belles de Pontoise et autres Calvilles, elles, ne sont pas françaises, mais… Kazakhstanaises.

@ D. de Rango

Des tilleuls à petites feuilles qui poussent en cépée, des hêtres à écorce lisse qui sécrètent des toxines empêchant tout autour les autres plantes de germer, des noisetiers arrivés après la glaciation grâce aux rongeurs, aux geais mais aussi, comme vient de le révéler une récente étude, aux hommes qui emmenaient avec eux dans leurs longues courses nomades des noisettes pour se nourrir… Quand on est avec un Thierry, le moindre millimètre carré prend sens et nous laisse entrapercevoir un grand tout incroyablement complexe et cohérent.

@ D. de Rango

@ D. de Rango

Le lierre, une saleté de saleté de plante bonne à arracher et à brûler ? Un tueur d’arbres qui étouffe et aspire la sève de celui qu’il parasite ? Pas du tout de pas du tout, nous apprend Thierry. D’abord, attention aux idées reçues : le lierre se nourrit dans le sol, l’arbre n’est pour lui qu’un support, il ne le vampirise donc en rien. Qui plus est, en automne, il est le seul à fleurir et donc… sauve les insectes qui ont besoin de fleurs pour survivre.  En hiver, dans le bois, il est un des seuls à avoir des fruits et donc… sauve les merles et les grives qui résistent aux froids et frimas grâce à lui. Au début du printemps, il est encore un des seuls à avoir des feuilles et donc… permet aux oiseaux d’avoir des lieux pour nicher. En été, il est le seul à perdre ses feuilles et donc… sauve la faune qui vit de la décomposition des plantes. Alors, le lierre, une saleté de saleté de plante ?

@ D. de Rango

Et les bouleaux ? Un arbre tendre, si tendre que les pics peuvent aisément les creuser et se fabriquer en eux des loges pour y mettre leurs nids, loges qui ensuite sont occupées par les mésanges… Et Thierry d’en profiter pour un petit commentaire qui invite à méditer. Oui, de nombreux oiseaux ont besoin de nichoirs et cela n’est donc pas idiot d’en mettre dans nos jardins… Mais les mangeoires ? Savez-vous quel est leur intérêt principal ? Faire plaisir à ceux qui les ont installées ! Sauf rares exceptions, sauf neige, les oiseaux n’en ont aucunement besoin.

@Sabine Simonne

«Ty ty piti pyti, Tuc tuc ». Tout autour de nous, un vrai concert : à deux pas, des flûtes qui se répondent ; un peu plus loin, un roulement de tambour ; tout au fond, des trilles de violon. Pas simple pour le néophyte de s’y repérer d’autant plus que pour identifier les hôtes des airs, il n’y a pas qu’un son à retenir mais deux : d’une part le cri qui permet de communiquer, de signaler sa présence, d’avertir de l’arrivée d’un prédateur ; d’autre part, le chant qui sert à parader, à faire le beau, qui veut dire quelque chose comme « Je suis un mâle, le plus beau des mâles, vient donc me voir pour une petite discussion sympathique et plus si affinités. »

Pic vert, @Xavier Niedergang

Mésange charbonnière, @Xavier Niedergang

 « Kia kia kia » dit le Pic vert, « Titatita » répond la mésange charbonnière en utilisant toujours les mêmes deux ou trois notes qu’elle varie à l’infini. Madame n’est pas contente. Nous venons de pénétrer sur son territoire et elle ne se prive pas de nous le faire comprendre sous le regard amusé d’un bien facétieux grimpereau, un passereau qui, probablement par mimétisme, ressemble comme deux gouttes d’eau à un pic. Il en existe dans la région deux sortes : le grimpereau des bois et le grimpereau des jardins. Evidemment, comme Monsieur est facétieux, celui qui vit au bois « Dardaine »  s’appelle… « grimpereau des jardins ». Voilà qui au moins a un mérite : nous aider à mieux cerner la complexité d’une espèce pas tout à fait comme les autres, celle des ornithologues.

Pinson des arbres, @Xavier Niedergang

       Grimpereau, @Xavier Niedergang

« Ty ty piti pyti ». Un des plus beaux chants du bois, flûté, avec au début des notes très pures et une fin souvent comme embrouillée. Bonjour, Monsieur Merle. « Tchiup tchiup », lui répond le pinson des arbres qui nous ramène une nouvelle fois à la décidément fascinante psyché des ornithologues. En effet quand le plumage des pinsons est le plus beau, le plus coloré, le plus rougeoyant, nos amis le qualifient d’ « usé ». Quand il est le plus terne, il le qualifie de « neuf ». C’est qu’en fait, les pinsons font leur mue en été et que l’extrémité de leurs nouvelles plumes cache alors les parties colorées. Quand les nouvelles plumes sont abimées, rognées, atrophiées, le dessous réapparaît.

Mésange bleue, @Xavier Niedergang

Corbeau freux  @Xavier Niedergang

Corneille @Xavier Niedergang

« Titi youyou, Titi youyou ». Mais que se passe-t-il ? Tous les oiseaux s’envolent, foncent vers les buissons et… plus un bruit, le silence, un immense silence. Une mésange bleue vient de repérer un épervier qui passe et repasse… Une sacrée personnalité, la mésange bleue. Toute faible, toute petite, elle est bien loin de voler comme une hirondelle et pourtant elle migre et ce de buissons en buissons. Elle met donc dix fois plus de temps que la plupart des autres oiseaux pour parcourir une distance équivalente. Quand elle arrive au Groin du Sud, face à l’immensité bleue, elle semble comme hésiter, comme tergiverser, un petit pas en avant, un petit pas en arrière et puis, courageuse, elle se jette à l’eau (au sens figuré) et entreprend l’impossible, rejoindre la Roche Torin. Cela fait bien marrer le Pic mar qui se gausse comme un cochon qu’on égorge. Pendant ce temps, là-haut, deux autres se frottent les pattes. « Rra rra » croasse l’un, le freux ; « croa, croa » craille l’autre, la corneille qui, si l’on en croit les ornithologues du XIXe siècle ne profère un troisième « croa » que lorsqu’elle aperçoit un humain. « Trr Trr » fredonne plus mélancoliquement la grive draine, un des rares oiseaux à chanter quand il y a du vent.

La grive draine @ Xavier Niedergang

Pic Epeiche, @Xavier Niedergang

Le pic épeiche, lui, n’en a cure, il a plus important à faire. « Tuc, Tuc », tambourine-t-il, non sans une sorte de roulement, sur des branches sèches. Bois dur, il abandonne. « Tuc, Tuc ». Bois creux, cela devient intéressant. Soulever l’écorce, repérer des insectes tout frétillants et bien craquants. Sortir sa longue langue et… requiescant in pace. Habile, l’oiseau. Une noisette par terre, il l’attrape, la coince dans les plis d’un tronc et tape, tape et tape jusqu’à ce que la coque éclate. Vous savez maintenant pourquoi au pied de certains arbres, on trouve tant de coques de noisette. Presque aussi forte, la sittelle torchepot ! « Tioupioupiou, tioupioupiou, je suis trop contente, s’exclame-t-elle, je viens de trouver une belle loge de pic abandonnée ». Oui mais l’entrée de cette loge est beaucoup trop large. Aucune intimité possible. Qu’à cela ne tienne, quitte à se mettre la tête en bas et à se contorsionner acrobatiquement, Madame se saisit d’un peu de terre et maçonne l’entrée de son futur logis. « Torchepot », « torchis », peut-être ? peut-être pas ?

Rouge-gorge, @Xavier Niedergang

Des phrases différentes, un silence, un sifflement aigu, suivi par des trilles serrés. Si beau, si musical… Le rouge-gorge. Qui n’a pas jardiné à côté de lui ? Qui n’a pas eu l’impression que durant tout le printemps, tout l’été, tout l’automne, tout l’hiver, il était là, toujours égal à lui-même, nous reconnaissant, sortant en quelque sorte spécialement pour nous adresser un petit bonjour ? Sauf que… Le rouge-gorge est un oiseau migrateur. Celui qui nous semblait être un était en fait deux. Chaque hiver, ceux qui étaient là durant l’été partent vers le Sud de la France, en Espagne, au Portugal, parfois même jusqu’au Nord de l’Afrique. Durant le même temps, ils sont remplacés par des rouges-gorges venant du Nord, probablement de contrées où ils n’ont jamais vu d’humains. C’est la raison pour laquelle ils sont au début de l’hiver si familiers. Le fait qu’à la fin de la saison, ils le sont moins n’en dit-il pas long sur nous ?

Et les ramiers, et les troglodytes, et… Le sujet est bien loin d’être tari. Vous voulez en savoir plus ? Quatre solutions : 1. Le Guide ornitho. de Mullarney (éd. Delachaux), 2. Inviter Thierry et Denise à dîner chez vous mais si vous leur servez des grives attrapées dans le sud de la France à la glu, la rédaction de l’Amicorum Epistula ne répond pas des actes de son ornithologue préféré, 3. Adhérer au Groupe ornithologique normand (https://www.gonm.org/) 4. Ne pas rater la sortie ornithologique que les Amis du Mont ne manqueront pas d’organiser l’an prochain, cette fois sur les oiseaux de la côte.