Et si Coluche s’était trompé…


Avant-hier, les pêcheurs à pied qui accompagnaient les pèlerins. Hier, le marquis de Tombelaine, alpaguant les touristes de passage, portant dans ses bras les belles dames avec leurs belles crinolines, buvant probablement un petit verre tous les cent mètres et se faisant tout aussi probablement une bonne fricassée de tous les saumons ou phoques ayant eu la mauvaise idée de se mettre en travers de son chemin.
Aujourd’hui, une attestation préfectorale, une formation sur presqu’un an, une interdiction de s’approcher à moins de trois cents mètres du moindre phocidé, un sac à dos contenant notamment GPS, VHF avec canal spécifique de localisation et trousse de secours.
Le métier de guide de la Baie a bien changé…
Preuve en est, les guides ont maintenant leur propre syndicat, né, beau cadeau de Noël, un… 27 décembre, le 27 décembre 2005. Leur président actuel s’appelle Kévin Gilbert-Briand. Il est épaulé par un conseil d’administration très actif. Le syndicat compte une petite trentaine d’adhérents, des guides salariés et des guides indépendants, qui se réunissent une fois par mois voire plus. Kevin a gentiment accepté de nous présenter leurs raisons d’être, leurs actions ainsi que les enjeux actuels et futurs de la profession.
Les trois premiers statuts donnent le « la ».

Et consulter le calendrier des quatre premiers mois de l’an dernier donne un bon avant-goût de ce qu’ils font.

En un peu plus de vingt ans, ils ne sont pas loin d’avoir traité autant de dossiers qu’il y a de berlingots de mer dans la Baie. Ils ont commencé en participant à l’élaboration de l’attestation préfectorale que doit maintenant avoir tout guide de la Baie et qui empêche que le premier touriste venu soit douché par les lâchers du barrage, se retrouve englué dans la vase, cerné par l’eau ou foudroyé par un éclair en quête de paratonnerre vivant. Ils ont aussi mis en place des temps de formation tant sur la sécurité que sur la législation ou la faune et la flore de la Baie. Ils ont fait évoluer des arrêtés préfectoraux comme celui qui exigeait d’utiliser un canal de surveillance. Ils se sont soutenus en aidant des collègues en difficulté administrative ou en achetant collectivement des trousses de secours. Ils ont collaboré avec le musée de Vains, avec Granville Terre et Mer… Ils ont participé à la mise en place du nouveau plan de gestion de l’Unesco et réfléchi avec les acteurs du tourisme sur les enjeux de demain (fréquentation à Chausey, mise en place des Labels touristiques, etc.). Ils ont été constamment et avec persévérance les porte-paroles de leur profession auprès des instances officielles : les collectivités territoriales, les institutions publiques, les autres syndicats professionnels, les différents établissements publics (de coopération intercommunale, nationaux ou locaux comme les Offices de tourisme, les syndicats mixtes).


Quand cela s’est avéré nécessaire, ils ont aussi alerté les décideurs institutionnels pour leur faire prendre conscience des conséquences de leurs décisions : certaines pratiques de certaines institutions ne risquent-elles pas de conduire à une forme de « salariat déguisé » ? Quid du site vente en ligne de l’Office du Tourisme ? Attention à ce qu’il ne privilégie pas les uns plus que les autres, les gros plutôt que les petits, à ce qu’il n’y ait pas de discrimination due à des intérêts économiques ou à des relations amicales. Sous-traiter des dossiers à des organismes extérieurs ne connaissant rien au lieu alors qu’il existe sur place des guides formés ne risque-t-il pas aussi de conduire à des prestations de moindre qualité ? Rendre le Mont plus accessible à tous, oui, bien sûr ! Casser les prix, non. C’est mettre en danger une profession économiquement déjà fragile. L’objectif est de trouver un modèle harmonieux et intelligent où chacun trouve son compte et ce dans le plus grand respect du site. C’est à cela que sert un syndicat des guides.

Il est important de comprendre que la profession de guide de la Baie est en fait en pleine mutation. Ecouter Kévin Gilbert-Briand permet de comprendre que ce n’est pas toujours simple et que de tirer sur le joueur de piano, c’est tuer la musique. Si les guides ont été partie prenante de la création d’une attestation préfectorale et s’ils mettent en place des formations, c’est justement pour éviter certaines dérives. On ne sait pas assez aussi qu’ils sont une des pièces maîtresses de la Baie : ils aident à l’observation, ils signalent toute trace de pollution, tout ce qui nuit à la Baie, comme la dispersion des cônes de bouchots (cf. compte-rendu du CA du 5 juin 2025). Ils alertent le conservatoire du littoral sur les problèmes de sur-végétation et sur la baisse du nombre d’oiseaux à Tombelaine (cf compte-rendu du CA du 8 avril 2025). Ils sont à l’origine d’étude sur les phoques et les gravelots. Ils se meuvent peu à peu en « guide nature » (cf. compte-rendu du CA du 6 mai 2025). N’oublions pas également qu’ils sensibilisent des milliers d’enfants, des milliers de citoyens de demain, au respect et à l’écoute de la nature et qu’il leur arrive même d’empêcher régulièrement des inconscients de foncer, tête baissée et sourire béat, vers leur trépas.


Concernant la question économique, il est d’abord important de rappeler que les guides vivent de leur métier et que, comme nous tous, il faut bien qu’ils bouclent leur fin de mois. Quand une entreprise a plus de clients, on dit qu’elle est dynamique mais quand les guides font de même, ils deviennent soudain des cash-machines. Deux poids, deux mesures. Notons aussi qu’avant l’attestation préfectorale, l’agrément des guides était plus souple. Ils pouvaient emmener plus de personnes qu’aujourd’hui. Maintenant non seulement chaque guide est limité à 60 personnes mais plusieurs d’entre eux, c’est le cas de Kévin, au nom de la qualité de leur prestation, refusent, sauf cas exceptionnel, d’avoir plus de trente personnes. Il est aussi essentiel de comprendre que les guides sont tributaires d’un marché qui change énormément. Le touriste d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier. Il veut tout, tout de suite. Il ne veut pas seulement la visite du village ou la visite de l’abbaye ou une déambulation dans la Baie, il veut les trois ensemble et dans un temps qui d’année en année se réduit. C’est là une des causes principales des petites boucles rapides autour du Mont. Pour autant, le syndicat a bien conscience des limites d’un tel modèle et avec certains partenaires institutionnels réfléchit à la création de parcours différents, de points de départs différents, de propositions différentes, ce qui là aussi ne sera pas sans conséquence, par exemple sur les modes de transport.
Pas si facile, ce métier… Sans parler de certains touristes qui ne veulent rien entendre, qui arrivent éméchés ou qui, soudain, sur un coup de tête, quittent le groupe et foncent en ligne droite vers la côte. Pas si facile, mais tellement beau… Un vent à réfrigérer un Inuit, une pluie glaciale qui vous tombe sur les épaules et, soudain, un rayon de soleil, un arc-en-ciel, une bernache cravant qui passe… Le plus beau métier du monde.
« Les syndicats, c’est fait pour donner raison à des gens qui ont tort » disait Coluche. N’arriverait-il vraiment jamais que « Les syndicats soient faits pour donner raison à des gens qui ont raison » ?
