Quand Victor vient nous voir…
Le 19 mars dernier, Victor Hugo est passé à Ardevon nous parler de son séjour au Mont Saint-Michel, un séjour de seulement une journée mais un séjour qui indéniablement le marqua puisqu’à plusieurs reprises il revint dans ses textes sur le sujet.

Jean-Luc Hugo

Victor Legros
Le Jean-Luc Hugo « de 1836 n’est pas celui que nous connaissons. Physiquement d’abord, il n’est pas ce sage barbu, au contraire jusqu’à ses 59 ans il mettra un point d’honneur à être bien rasé. […] Il appartient au parti de l’Ordre, il est royaliste et légitimiste, proche des ultras, favorable à l’union du trône et de l’autel. […]. Il traverse des moments difficiles il est en proie au doute : « de combien de côté je suis déjà écroulé ». […] Il vient de rompre avec son ami Sainte Beuve qui depuis 1830 était devenu l’amant de sa femme Adèle ».

Si son amour est absolu, il est aussi exigeant : « Je veux un voyage, moi, ou rien. C’est bien plus nécessaire que vous ne paraissez le croire. Un voyage avec toi ? Mais je donnerais tout ce que j’ai et tout ce que je pourrais avoir dans l’avenir pour faire un voyage de quinze jours avec toi. Mon Dieu, mais je n’ai pas d’autre but, moi. Vivre de la vraie bonne vie avec toi pendant quinze jours, mais c’est plus beau que tout au monde et plus nécessaire que d’avoir une chambre, un lit, dans lequel tu ne couches presque jamais. » Comment ne pas s’exécuter ?
Le 15 juin, tous deux quittent Paris. Le 27 juin, les voilà au Mont. Dès le lendemain, Hugo écrit à son épouse : « J’étais hier au Mont-St-Michel. Ici il faudrait entasser les superlatifs d’admiration comme les hommes ont entassé les édifices sur les rochers et comme la nature a entassé les rochers sur les édifices ».

@ Patrick Bailleul
Son enthousiasme est cependant bien loin d’être total. Dans la grand rue, Victor maugrée : « On monte. C’est un village immonde, où l’on ne rencontre que des paysans sournois, des soldats ennuyés et un aumônier tel quel ». A l’auberge, Victor ronchonne : « j’y ai fait un affreux déjeuner. Une vieille aubergiste bistre appelée Mme Laloi a trouvé moyen de me faire manger du poisson pourri au milieu de la mer. Et puis, comme on est sur la lisière de la Bretagne et de la Normandie, la malpropreté y est horrible, composée qu’elle est de la crasse normande et de la saleté bretonne qui se superposent à ce précieux point d’intersection. Croisement des races ou des crasses, comme tu voudras. »
Dans l’abbaye, Victor fulmine : « J’ai visité en détail et avec soin le château, l’église, l’abbaye, les cloîtres. C’est une dévastation turque. Figure-toi une prison, ce que je ne sais quoi de difforme et de fétide qu’on appelle une prison, installée dans cette magnifique enveloppe du prêtre et du chevalier au quatorzième siècle. Un crapaud dans un reliquaire. Quand donc comprendra-t-on en France la sainteté de nos monuments ? […] Dans le château tout est bruit de verrous, bruits de métiers, des ombres qui gardent des ombres qui travaillent (pour gagner vingt-cinq sous par semaine), des spectres en guenilles qui se meuvent dans des pénombres blafardes sous les vieux arceaux des moines, l’admirable salle des chevaliers devenue atelier où l’on regarde par une lucarne s’agiter des hommes hideux et gris qui ont l’air d’araignées énormes, la nef romane changée en réfectoire infect, le charmant cloître à ogives si délicates transformé en promenoir sordide, partout l’art du quinzième siècle insulté par l’eustache sauvage du voleur, partout la double dégradation de l’homme et du monument combinées ensemble et se multipliant l’une par l’autre. Voilà le Mont-Saint-Michel maintenant. »
Jean-Luc nous fait remarquer au passage qu’Hugo, architecturalement parlant, n’est pas des plus précis : « La salle des Chevaliers et le cloître appartiennent au premier tiers du XIIIe siècle, quant à l’église abbatiale elle possède une nef du XIe siècle et un chœur achevé en 1523 ».

En revanche, les jambes de Victor Hugo fonctionnent bien. Il gravit une à une les marches qui conduisent au sommet du transept : « La mer montait en ce moment-là. Au-dessous de moi, à travers les barreaux d’un de ces cachots qu’ils appellent les loges, je voyais pendre les jambes d’un prisonnier qui, tourné vers la Bretagne, chantait mélancoliquement une chanson bretonne que la rafale emportait en Normandie. Et puis il y avait aussi au-dessous de moi un autre chanteur, qui était libre, celui-là. C’était un oiseau. Moi, immobile au-dessus, je me demandais ce que les barreaux de l’un devaient dire aux ailes de l’autre. Tout ceci était coupé par le cri aigre des poulies du télégraphe transmettant la dépêche de M. le ministre de l’Intérieur à MM. les préfets et sous-préfets. » Non content de cette première ascension, sous l’œil goguenard de Jean-Luc, Hugo, fidèle à lui-même, escalade quelques mètres de plus : « Je suis monté sur ce télégraphe qui s’agitait fort en ce moment. […] Arrivé sur la plate-forme, l’homme d’en bas qui tirait les ficelles m’a crié de ne pas me laisser toucher par les antennes de la machine, que le moindre contact me jetterait infailliblement dans la mer. La chute serait rude, plus de cinq cents pieds [162 mètres] ». Et Jean-Luc de commenter : « Hugo ne se préoccupe guère ni de vraisemblance ni de vérité. Si l’un des bras l’avait emporté, la chute n’aurait pas été vertigineuse de cinq cents pieds, comme il l’écrit, mais d’une vingtaine de mètres ; d’autre part, il ne se serait pas écrasé dans la mer mais sur la toiture de l’église abbatiale en contre-bas. La chute aurait été moins poétique ! »
Ah ! ces écrivains ! De beaux mythomanes mais des mythomanes si talentueux ! Bien des années après être passé au Mont, Victor Hugo le confirme comme il confirme qu’il n’a pas oublié le Mont :
Près d’Avranches
La nuit morne tombait sur la morne étendue.
Le vent du soir soufflait, et, d’une aile éperdue,
Faisait fuir, à travers les écueils de granit
Quelques voiles au port, quelques oiseaux au nid.
Triste jusqu’à la mort, je contemplais le monde.
Oh ! que la mer est vaste et que l’âme est profonde !
Saint-Michel surgissait, seul sur les flots amers,
Chéops de l’occident, pyramide des mers.
Je songeais à l’Egypte aux plis infranchissables,
À la grande isolée éternelle des sables,
Noire tente des rois, ce tas d’ombre qui dort
Dans le camp immobile et sombre de la mort.
Hélas ! dans ces déserts, qu’emplit d’un souffle immense
Dieu, seul dans sa colère et seul dans sa clémence,
Ce que l’homme a dressé debout sur l’horizon,
Là-bas, c’est le sépulcre, ici c’est la prison.
En réaction au projet de construction de la digue devant relier le Mont à la côte, il revient encore sur le sujet le 14 janvier 1884.
Le Mont Saint-Michel est pour la France
ce que la grande pyramide est pour l’Egypte.
Il faut le préserver de toute mutilation.
Il faut que le Mont Saint-Michel reste une île.
Il faut conserver à tout prix cette double œuvre de la nature et de l’art.
27 ans plus tard, de ces cinq vers naîtra l’Association des Amis du Mont Saint-Michel.