CQFD

Vous, vous ne comprenez pas. Lui, si ! Il faut dire qu’il est ressorti vivant et à peu près en bon état d’une maîtrise de mathématiques appliquées à la mécanique des milieux continus fluides et solides, d’un DEA génie côtier et d’un doctorat en hydro-sédimentaire. Il est maintenant en charge du barrage du Couesnon et directeur technique de l’Etablissement Public du Mont Saint-Michel. Il s’appelle Romain Desguée.

Reprenons. DEA génie côtier ? En traduction, cela veut dire que Romain pendant un an a noirci de formules mathématiques des feuilles et des feuilles pour calculer l’impact des piles de pont sur l’écoulement des eaux ou la résistance de telle ou telle protection contre la submersion marine. Après cela, dans le cadre d’un stage avec des chercheurs de l’université de Caen et du CNRS, il est devenu un spécialiste de la morphodynamique continentale et côtière, autrement dit, il a étudié les effets de la houle et des vagues sur le transport des sédiments et a observé des barres de surf. Non, Romain n’a pas passé son mois de septembre à Hossegor et le reste de l’année à La Torche en Bretagne pour inspecter le nose, le tail ou la carène d’une planche dont la fonction principale est de faire tomber les frimeurs qui montent dessus. Le « surf » ici évoqué est le nom d’une zone correspondant à l’étendue d’eau située entre la ligne de déferlement des vagues et le haut de la plage sur la côte. Parfois, s’y forment des barres sableuses qui se déplacent, se rapprochent du continent et finissent même par s’y rattacher. Le temps de trouver un financement pour sa thèse, Romain a par la suite glissé de la plage d’Agon-Coutainville aux flots impétueux des clients et des requins de la grande distribution. Heureusement, quelques mois plus tard, une marée salvatrice le dépose pour trois ans sur les grèves du Mont Saint-Michel où sa mission est d’étudier le déplacement du sable dans le cadre d’un doctorat.
Six mois avant la fin de sa thèse, le Syndicat Mixte, alors en charge des grands travaux du Mont, lui propose un poste pour suivre l’hydro-sédimentaire de la Baie mais aussi prendre en charge l’exploitation du nouveau barrage. Difficile de trouver mieux comme accélérateur de thèse et testeur de résistance nerveuse. Le 22 décembre 2008, Romain est officiellement docteur. Le 3 janvier 2009, Il est à pied d’œuvre, en pleine houle, pourrait-on dire, puisque le barrage n’est pas encore fini et qu’il faut mettre en place tous les process, s’occuper des aménagements hydrauliques, draguer le Couesnon, etc., mais Romain n’est pas du style à s’enliser ou à perdre pied. Ce qui ne veut pas pour autant dire que les premiers mois, les veilles de grande marée, il ne sentait pas monter en lui une petite appréhension… Et si le barrage ne se refermait pas…
Mais que de grands moments vécus ! L’inauguration avec François Hollande, la présentation du barrage à Emmanuel Macron ! L’un et l’autre, impressionnants par leur maîtrise du dossier. Un autre très grand moment, le passage de la flamme olympique et ce d’autant plus que Marie, la compagne de Romain (une physicienne, étonnant n’est-ce pas ?), l’avait inscrit sans qu’il le sache comme potentiel porteur de flamme. Oui, grand moment de recevoir la flamme des mains du directeur sportif de France-Télévision et de la transmettre quelques dizaines de mètres plus loin à un patient de l’hôpital psychiatrique de Pontorson.

Depuis septembre, Romain ne va plus tous les jours au barrage car son estran professionnel vient de se multiplier par six. Il est maintenant le « Monsieur Technique » de l’Etablissement Public. Il tient toujours les leviers de l’hydraulique mais il est aussi au côté de son équipe, au tableau de bord de l’environnement, des mobilités nouvelles, des ouvrages d’accès, des bâtiments, des espaces publics et de la sécurité. L’entretien du barrage et de la passerelle, la peinture des vannes, la future mise en lumière du Mont, la refonte du Centre d’Information Touristique ou encore le suivi environnemental de tous ces projets sont les missions de l’équipe technique dont il a pris la direction.
Comment fait-il pour conduire de front autant de missions ? Un bain de vase, tous les matins ? Un jogging sur le haut du barrage, quatre fois par jour ? La création d’un vide mental en se récitant les équations de Navier-Stokes et les relations de Bernoulli ? Non ! Deux mandats au conseil municipal d’Huisnes-sur-Mer, un engagement à la Société Nationale de Sauvetage en Mer et le coaching de l’équipe de basket de son fils. « Bien que trop vieux et trop petit », dit-il, il joue aussi dans une équipe de basket senior. Ce qu’il aime dans ce sport, comme dans la vie, ce n’est pas de marquer des paniers à trois points, de tenter des triples saltos arrière dans la zone ou d’écrabouiller le joueur d’en face, c’est le collectif, le plaisir d’œuvrer et de réussir ensemble.

Mais alors serait-ce à cause des nouvelles fonctions de Romain qu’il y a depuis quelque temps moins de lâchers d’eau du barrage ? Bien sûr que non ! Rappelons les faits. A la fin du XIXe siècle, l’objectif est de gagner des terres sur la mer pour développer toujours plus les « deux mamelles de la France » que sont « le labourage et le pâturage ». L’idée est aussi de relier le Mont à la Terre : plus pratique, plus facile, plus rentable. Cette approche va perdurer tout au long du XXe siècle. Dans ce but, on crée la digue de la Roche-Torin et, en 1969, un barrage sur le Couesnon. Par la suite, l’on construit des habitats sur ce qui, avant ce barrage, était une zone inondable.
Cependant, peu à peu, dans les années 1980-1990, l’on commence à prendre conscience que ces modifications ne sont pas sans incidences : la sédimentation s’accélère, les poissons n’arrivent plus à passer, la biodiversité s’en ressent. Après moult études, moults simulations et maquettes, est décidé d’araser la digue de la Roche-Torin et de démantibuler l’ancien barrage, ce qui n’est pas sans conséquence sur plusieurs habitations qui se retrouvent soudain en zone inondable.
Est aussi décidé de construire un barrage d’un nouveau type. Un concours d’architectes est lancé, le projet de Luc Weizmann qui respecte le site naturel et intègre l’exceptionnelle richesse culturelle du lieu l’emporte haut la main. L’objectif est de redonner sa puissance au Couesnon pour chasser les sédiments qui s’accumulent à moins de mille mètres du Mont, tout en contrôlant l’afflux d’eau pour que les zones inondables ne soient pas impactées. Deux lâchers ont alors lieu par jour, sauf lors des petites marées ou lorsque la crue du Couesnon risquerait d’inonder Beauvoir et Pontorson.

Le résultat est spectaculaire. Comment le sait-on ? Grâce à des mesures. Deux fois par an, un avion survole une zone de 50 km2 autour du Mont et utilise un laser Lidar pour cartographier les fonds. La précision est remarquable. Elle est de plus ou moins un centimètre de hauteur. De même, quatre fois par an, est installé sur la flèche de l’abbatiale un laser comparable, si ce n’est que sa portée est bien moindre (seulement mille mètres autour du Mont). L’objectif
visé est la cote 5, c’est-à-dire une hauteur de sable qui fait que lors d’une marée de coefficient 70, l’on a vraiment le sentiment d’un paysage maritime : même si elle ne va pas jusqu’à lécher les murs et engloutir le terre-plein d’accueil, l’eau passe alors sous la passerelle et entoure le Mont. Comme le montrent fort bien les deux cartes ci-dessous, en 2009, autour du Mont, seuls 125 hectares ne dépassaient pas la cote 5 ; en 2026, c’est le cas de 245 hectares. L’objectif voulu est atteint. Il ne faut donc plus maintenant enlever de nouveaux sédiments mais maintenir le niveau actuel. Voilà pourquoi il n’y a plus comme auparavant deux lâchers d’eau par jour. CQFD.


Il n’y a pas à dire, c’est un génie côtier morpho-dynamique continental hydro-sédimenté qui peut rouler des mécaniques des milieux continus fluides, notre Romain.