Archéologie, Histoire et histoire

John Mccormack, archéologue de Guernesey, lors d’une conférence organisée par le Centre des Monuments Nationaux et l’Etablissement Public, est venu au prieuré d’Ardevon expliquer les liens existant entre le Mont et les îles anglo-normandes.

@ Marie-Pierre Bouet

De l’Histoire…

L’île de Jéthou @ Aotearoa

Sur la côte Est de Guernesey, existe une toute petite île, l’île de Jethou. Un vieux document laissait entendre que le Mont Saint-Michel non seulement en était devenu propriétaire en 1070 mais y avait bâti une église. Ce qui faisait bien rire les habitants de Guernesey. Une église dans un tel endroit ? Ah ! ces historiens, ils ne manquent pas d’imagination. Sauf qu’il y a une vingtaine d’années, le lieu a été fouillé et on y a trouvé les traces d’un bâtiment. Une simple maison, ont aussitôt argué les sceptiques… Une maison orientée Ouest-Est…  Une pierre de seuil sur le pignon… Une dalle à l’emplacement attendu d’un autel… Il leur a bien fallu se résoudre à la réalité. Une autre surprise les attendait. En 2024, le jardinier du coin, taille son gazon, s’occupe de ses roses et, stupeur, découvre sur le sol une vieille pièce de monnaie, un denier, un denier d’argent. On le fait examiner par des spécialistes et… et… Non… Si ! Ce denier représente… Ce n’est pas possible ! Si, si ! Il n’y aucun doute, les experts sont d’accord… Sur une des faces, est gravé un certain… saint Aubert.

@ Marie-Pierre Bouet

Autrement dit, l’église présente sur l’île et les liens avec le Mont ne datent pas du XIe siècle mais au moins de la première moitié du VIIIe siècle !

On comprend mieux pourquoi à la fin du IXe siècle, le duc de Normandie, Richard Ier, donne aux bénédictins qu’il vient d’installer sur le Mont, un bon tiers de Guernesey, toute la région nord. Ils y reprennent un prieuré, le prieuré de Le Valle, qui devait jadis dépendre des moines de saint Martin ou de saint Samson et, bien avant, être probablement un site païen puisqu’on y trouve encore une sorte de mégalithe que les bénédictins d’alors se sont empressés d’orner d’une croix chrétienne.

Richard Ier

Richard II

Le fils de Richard Ier, Richard II, grand-père d’un certain Guillaume le Conquérant, donne quelques années plus tard les deux autres tiers de Guernesey aux comtes du Bessin et du Corentin. Mais voici que le comte du Bessin meurt. Son fils n’est pas en âge de prendre les rênes. La partie de Guernesey qui lui appartient est confiée aux moines du Mont. Quand le petiot a enfin l’âge de gouverner, pour remercier les moines de s’être occupés de ses terres, il leur offre les îles d’Aurigny, de Sark et Herm.

Sauf que… Guillaume voit grand et que Guillaume remercie ceux qui le soutiennent. Hastings en poche, non sans rajouter quelques églises de Guernesey dans l’escarcelle des moines du Mont, il remercie le comte du Bessin en le nommant comte de Chester… Inutile de dire que celui-ci a alors d’autres chats à fouetter que de s’occuper de quelques misérables kilomètres carrés sur une île perdue au milieu de la Manche. Voilà qui n’est pas pour déplaire aux moines du Mont, qui durent aussi se frotter les mains à la mort de Henry Ier, le fils de Guillaume. 1135, chouette ! une guerre civile. Tout le monde regarde ailleurs, idéal pour, en douce, faire main basse sur le fief du Bessin et voilà comment l’on se retrouve propriétaire des deux tiers de Guernesey, comment l’on se lance dans le commerce des légumes et des fruits, comment l’on profite des récoltes, puis de la dîme, puis des indulgences.

Tout cela est bien loin et pourtant, pour qui sait lire les vieilles pierres, si ce n’est qu’une grande partie du prieuré de Le Valle est maintenant devenue un hangar de conditionnement de tomates, de nombreuses traces de cette époque sont encore visibles. Et ce, même dans les usages. En 1966 encore, a été organisée « la chevauchée de saint Michel », une vieille coutume, sûrement d’origine païenne, récupérée par les moines, qui consistait à envoyer des fantassins inspecter les routes et embrasser par la même occasion toutes les filles qu’ils croisaient sur leur chemin. De mémoire de Guernesiais, ledit jour, étrangement, on voyait beaucoup de filles ayant soudain envie de faire un petit tour dehors.

Si à Guernesey Le Valle est un haut fief du Mont, il en est d’autres. Par exemple, l’île de Lihou, dotée d’un prieuré et d’un étonnant réfectoire aux murs aussi fins que solides. Il faut dire que les pierres y sont reliées par un mortier de chaux fait avec des coquilles de patelles. Lors de fouilles archéologiques, furent aussi trouvées sur le site des pièces. Pas, cette fois, de saint Aubert mais de Foulques III d’Anjou, ce qui permet de subodorer que le site date d’un peu après 966, autrement dit de la période où les moines du Mont prennent la place des anciens chanoines. La tour qui est sur place est donc probablement la plus vieille de Guernesey. Les archéologues ont aussi découvert que dans les années 1150, beaucoup d’argent a été investi sur ce site, que des constructions d’une sophistication étonnante y ont été érigées, que de la pierre de Caen a été amenée pour les ouvertures et que les bâtisseurs s’en sont aussi servi pour créer des jeux de contrastes avec le rougeoyant granit Cobo taillé sur place. C’est que, peu après, une grande autorité est venue sur l’île, Robert de Torigni en personne, le dix-huitième abbé du Mont, qui profita de l’occasion pour consacrer deux nouvelles chapelles et…

… faire un petit saut sur l’île voisine de Jersey où, depuis 1025, les moines détenaient quelques terres adjacentes à l’Eglise de saint Clément, terres appartenant théoriquement à un certain Pierre Le Moine, chanoine expulsé du Mont ou, plus probablement, personnage totalement fictif servant à justifier les possessions des moines. Le grand politique qu’était Robert de Torigni profita de sa visite pour échanger le fief d’Aurigny contre celui de Noirmont et y fonder un prieuré. Certes, du point de vue agricole, ce n’était pas des plus judicieux mais, stratégiquement parlant, c’était une belle aubaine, le lieu était en effet tout près du port de mouillage de Saint-Aubin. Durant son séjour, Robert rentabilisa pleinement son temps : il réussit à se faire offrir par Philippe le Carteret, seigneur de Saint-Ouen, Sainte-Marie de Lecq avec en bonus, s’il vous plaît, ainsi que l’atteste un document de 1168, une pelisse en fourrure, une paire de bottes, des bols et des nappes. Plus tard, d’autres églises et chapelles suivirent. Malheureusement, contrairement à Guernesey, il ne reste pratiquement plus de traces visibles de ces anciennes possessions du Mont.

… à l’histoire

John a terminé son propos en s’intéressant à une bien curieuse pierre qui est depuis au moins deux cents ans, à même le sol, tout près de l’église de Le Valle. Cette pierre est en diorite, un des minéraux les plus durs de l’île et donc particulièrement difficile à sculpter. Ses bords, pourtant, sont arrondis et elle est décorée d’un motif piqueté qui ressemble à une sorte de coussin avec à ses extrémités des glands. Au milieu a été gravée une croix, pas n’importe quelle croix, la croix des Templiers.

@ Marie-Pierre Bouet

Pour comprendre, il faut remonter au sac de Constantinople où les Templiers se seraient emparés d’une des reliques les plus célèbres de la chrétienté pour la ramener en France : le fameux saint Suaire. Mais le vendredi 13 octobre 1307 (on aurait là l’origine des vendredis 13 qui portent malheur), le roi Philippe Le Bel décide d’interdire l’ordre des Templiers et de confisquer sur-le-champ tous ses biens. La veille, le 12 octobre au soir, probablement informés de ce qui se tramait, une cinquantaine de cavaliers sortent en cachette de Paris et se dirigent vers l’Ouest du pays. Au même moment, mais à quelques centaines de kilomètres de là, à la Rochelle, une flotte appartenant aux Templiers lève l’ancre sans donner à personne sa destination. Les cavaliers, le saint suaire, une flotte… Où vont-ils ? Hors de France pour fuir Philippe le Bel, vers un lieu que l’on peut atteindre par la mer, une destination familière, non française mais normande, normande comme la baillie du Templier Geoffroy de Charnay (peut-être de Charny en Côte-d’Or, précise Wikipedia) qui fut brûlé en 1314. De Charny… comme un certain Geoffroi qui en 1353, en Champagne, à Lirey, fit découvrir au monde chrétien l’existence d’un certain suaire de Turin ? Sans aller jusqu’à affirmer péremptoirement que celui-ci fut entreposé dans le prieuré de Le Valle, John fait remarquer que la pierre qu’il évoque contient des motifs qu’on retrouve dans de nombreuses représentations du suaire à ceci près que dans la plupart de ces dernières, on voit la tête du Christ. Mais comment sculpter une telle tête sur une pierre non-sculptable ? En la remplaçant par une croix, une croix de Templier. Mais pourquoi arrondir les angles de cette pierre si elle est si dure à travailler ? Parce qu’à l’origine, elle n’était pas à même le sol, ce qui aurait conduit à fouler le Christ, mais sur un linteau, certes en hauteur, comme c’est le cas de la plupart des autres représentations du Mandylion, mais pas trop haute pour amener les chrétiens à s’incliner devant le Christ. Beau symbole mais symbole qui peut conduire tout droit au traumatisme crânien sauf si la pierre en question est suffisamment arrondie pour amortir le possible choc. Histoire ou histoire ? A vous de juger.