Une histoire de clocher
Il a tout vu… La foudre, la foudre et la foudre, des abbés entreprenants, des abbés laxistes, des ouragans, des pinacles qui tombent, un télégraphe, un paratonnerre, un Edouard Corroyer, un Victor Petitgrand, et même un… Patrick Bailleul.
En 1023, l’abbé Hildebert II entreprend la construction de l’abbatiale. On considère que celle-ci est terminée vers 1080. Malheureusement, en 1103, le mur nord s’effondre. Roger II assure la reconstruction, mais le 25 avril 1112, la foudre provoque un incendie qui ravage l’église et les lieux réguliers.
Bernard du Bec, abbé de 1131 à 1149, va réaliser les finitions de la nef, les aménagements intérieurs et la construction du clocher. Sur ce dernier, il n’existe pas de documents de cette époque mais on pense qu’il s’agissait d’une tour-lanterne. Le 13 juillet 1300, sous l’abbatiat de Guillaume du Château, la foudre détruit le clocher de Bernard du Bec et provoque un incendie qui touche presque tout le village. En 1350 sous l’abbatiat de Nicolas le Vitrier nouvel incendie toujours la foudre avec des conséquences comparables à celui de 1300. Le 3 juillet 1374, rebelote : encore un incendie provoqué par la foudre. Geffroy de Servon va terminer les réparations en 6 ans.
L’architecte de Guillaume de Lamps, abbé de 1499 à 1510, constate des symptômes inquiétants au niveau des piliers de la croisée du transept. Pour soulager cette surcharge, il conçoit un nouveau clocher dont l’élément principal est une charpente en bois. Certes, cela allège la structure mais le risque vis à vis de la foudre et des incendies s’en trouve majoré.
Le 23 mai1594 la foudre détruit le clocher, la charpente du chœur et fait fondre les cloches. Le cardinal François de Joyeuse, abbé de 1588 à 1615 mais résidant le plus souvent à Rome, n’entreprend aucuns travaux. Le 12 septembre1602, un arrêt du Parlement de Rouen lui ordonne d’effectuer la reconstruction du clocher et des charpentes. Il s’exécute, les travaux seront terminés en 1609. Il s’agit d’une tour carrée en pierres à 2 étages, coiffée d’une toiture courbe et surmontée d’un campanile en charpente couvert en forme de dôme.

La maquette de 1690

Gravure de Pierre-François Giffard, 1707
Ce clocher de 1609 cumulait les risques d’incendie d’une grosse charpente et ceux d’une charge énorme sur la tour et les arcs et piliers de la croisée du transept. Il résista à un « ouragan » le 17 avril 1740 qui entraina des chutes de pinacles qui traversèrent les couvertures s’arrêtant sur les voûtes des chapelles.
En 1776 de nouveau la foudre avec incendie. Effondrement des charpentes et du campanile, grosses altérations de la partie ouest de la nef. Les moines de la Congrégation de Saint-Maur, présents au Mont depuis 1622, suppriment les trois premières travées de la nef et construisent une façade dans le style classique. Le clocher va être refait à minima, une tour en pierre avec une couverture à quatre pans très inclinés surmontés d’une terrasse. C’est le clocher que l’on voit sur toutes les représentations du Mont au XIXe siècle. On y installera le télégraphe optique de Claude Chappe en 1796. Il va déclencher la colère de Victor Hugo lors de son voyage de 1836. Il sera démonté en 1852 à l’avènement du télégraphe électrique. Le 25 mars 1830, pose du premier paratonnerre sur le clocher à l’angle nord-est de la plateforme du télégraphe.

Le clocher avec le télégraphe, sans paratonnerre.

Photo de François Bidet, 1865

Photo face nord. Louis-Émile Durandelle.

Photo face nord. Louis-Émile Durandelle.
En 1874 Edouard Corroyer est chargé de la restauration du Mont. Élève de Viollet-le-Duc, on voit sur ce projet de 1873 l’influence du Maître.

Sur les deux dessins ci-dessous, on constate qu’il n’envisage plus de modifications du clocher. Il se consacrera principalement à la restauration de la Merveille et des remparts. Sur fond de conflit avec Émile Sagot et avec les Montois (au sujet des remparts) et surtout considéré trop proche du clergé, il est brutalement révoqué en 1888.


Victor Petitgrand va lui succéder. Élève d’Anatole de Baudot (autre élève de Viollet-le-Duc), il constate le dangereux niveau de dégradation des piliers de la croisée du transept.


Ces deux relevés montrent une analyse de l’existant. A partir de 1894 il entreprend de démonter tour et clocher et assure la restauration des piliers. Pour la prise en charge d’un monument ancien on peut procéder à une cristallisation qui fige en l’état et assure la protection (exemple Abbaye de Savigny), à une restauration ou à une restitution (reconstruction à l’identique). Victor Petitgrand va faire un autre choix. Il crée une nouvelle tour qui va recevoir une flèche.

On voit sur ces clichés la construction de la tour.


Il choisira lui-même Emmanuel Frémiet pour la statue de l’Archange au sommet de la flèche. Il fait installer dans la tour la cloche de 1703 de Frederic Kascq, baron de Berembourg qui avait survécu à la Révolution comme cloche de brume.

Il décède en 1898 et son successeur sera Paul Gout (qui m’a beaucoup aidé pour la réalisation de ce papier).
Ce joyau de l’architecture médiévale aura donc une tour néo-romane et une flèche néo-gothique Troisième République.
Patrick Bailleul
