1969-1976, un orgue, un organiste
Dans les années soixante-dix, le prieur de l’abbaye du Mont, Bruno de Senneville, accueillait quotidiennement, dès midi, les pèlerins qui attendaient l’ouverture de la grille du Grand Degré intérieur. Ensuite il grimpait à l’abbatiale célébrer l’Eucharistie. Pendant ce temps, l’orgue devait chanter en attendant l’arrivée des prêtres à l’autel, puis, le service commençant, accompagner les chants du prêtre. L’orgue en soliste avait à nouveau sa place pendant l’offertoire et la communion. Il accompagnait enfin la sortie des fidèles et du clergé.

1972, Francis Prod’Homme © Jacques Verroust
Le règlement des relations entre la communauté monastique et l’administration du Mont Saint-Michel exigeait que l’orgue se taise dès la reprise des visites à treize heures trente. Cependant, avec l’accord de la Conservation des Monuments Historiques, nous avons décidé d’organiser un concert d’orgue hebdomadaire (entrée libre) d’une heure le samedi de dix-huit à dix-neuf heures. Cette organisation supposait une entente parfaite entre l’organiste et la « communauté » pour l’entrée et la sortie des auditeurs. Le succès de ces auditions ne manqua pas de jeter une ombre sur notre belle entente des débuts, car l’orgue avait un attrait qui manquait sans doute à la liturgie…
Ce service de l’orgue et de la liturgie au quotidien d’août à octobre 1969 me permit de m’initier à une connaissance approfondie et minutieuse de l’Abbaye. En effet, j’avais l’autorisation de toucher l’orgue de huit heures du matin à neuf heures, le midi pendant l’office et le soir entre sept heures et vingt heures. Le reste du temps demeurait libre pour toute autre activité. Aussi, je décidai d’explorer de l’intérieur les mystères de ce monument. J’avais du temps, à ma disposition toutes les clés d’accès à ces pièces qui ne sont pas visitées par le public et sans doute fasciné par la magie de ce lieu, décidé à y voir clair dans son histoire qu’illustrent les pierres qui le constituent comme monument : l’architecture nous manifeste l’histoire des hommes. Aussi, je demandai à Bruno s’il pouvait me prêter un livre qui m’aiderait à comprendre l’abbaye : « Lequel tu veux ? J’en ai à peu près cinq cents… » et il me mit en main le Paul Goût qui pour les connaisseurs de l’abbaye reste une sorte de bible incontournable. Livre en main, je visitai toutes les pièces en détail, et peu à peu la lumière fraya son chemin dans les ténèbres de mes inquiétudes intérieures : tout prenait sens. L’architecture est une école. Me suis-je écarté de la discipline dont ce texte fait état dès son début ? Pas vraiment, car on ne peut pas séparer l’orgue du lieu qui l’abrite, et le serviteur de celui-ci en est à la fois l’interprète et le héraut. L’orgue fait chanter les pierres et l’architecture romane est un orgue de pierres.
Pourtant, le Beuchet-Debierre de l’abbaye du Mont Saint-Michel n’a jamais fait l’unanimité et a souvent été décrié. Parmi les nombreuses raisons de ces critiques, il en est une de première importance : si Joseph Beuchet s’était entouré de collaborateurs de premier ordre du point de vue technique et réalisa de multiples orgues de grande qualité au cours de la carrière de cette entreprise3, celle-ci a toujours manqué d’un harmoniste de talent. La deuxième raison tient à l’acoustique si particulière de l’abbatiale. La réverbération est de plusieurs secondes, et l’organiste n’entend pas ce qu’il joue : c’est un peu comme s’il jouait à l’aveugle. C’est pourquoi, pour faire entendre cet orgue comme il se doit, l’organiste doit se plier à cette acoustique si spéciale, non pas attendre le retour du son mais adopter un tempo beaucoup plus lent que ce que l’on a l’habitude d’entendre. Aussi, maints virtuoses y vont-ils molto vivace pour faire montre de leurs capacités… et remplissent l’abbatiale d’un déluge de sons proches de la cacophonie. Facile dès lors d’accuser l’orgue, alors qu’un brin d’écoute et d’humilité aurait permis de faire entendre la musique.

En octobre 1969, je repris le chemin de l’université de Rennes pour terminer ma licence d’anglais et revint au Mont régulièrement le dimanche. A L’issue de cette année, en mai 1970, ma décision fut prise : louer une maison à la Rive, trouver un travail de professeur d’anglais à Avranches, et être l’organiste du Mont. Beaucoup l’ont dit : le Mont est double, attirant et repoussant. « Terribilis iste locus est » peut-on lire gravé sur le buffet de l’orgue de la cathédrale de Rennes. Mais cette expérience quotidienne de la montée à l’Abbaye et la poursuite de cette ascension vers l’au-delà grâce à l’orgue et à Bach reste pour moi encore aujourd’hui inoubliable et vivante. Le Mont vous capte et ne vous rend pas. Pendant ces sept années, entretenu, accordé régulièrement le Beuchet-Debierre donna satisfaction. Un disque fut enregistré par Arfolk dans des circonstances fort difficiles et terrifiantes pour l’organiste : du fait de l’acoustique, aucune reprise ne fut permise. Tout devait être joué d’un trait. Il existe paraît-il quelques exemplaires disponibles sur le marché des disques d’occasion.

Maurice Duruflé
Parmi les grands organistes qui vinrent donner régulièrement un concert, je cite de mémoire Pierre Cochereau et Roger Delmotte, trompettiste, Francis Chapelet, Jean-Jacques Grünenwald, Gaston Litaize, dont le concert fut radio-diffusé par l’ORTF, Maurice et Marie-Madeleine Duruflé.
Ces rencontres furent des moments très intenses, et surtout quelques minutes avec un grand organiste vous apprennent plus que des années avec d’autres. Après mon départ du Mont en 1976, à ma connaissance, il n’y eut aucun organiste permanent, et la prévision de Joseph Beuchet fut juste. Sans entretien, l’orgue devint injouable après plusieurs années, ainsi naquit le projet de construction d’un grand orgue prestigieux en 1995 sous l’impulsion d’André Fournier, successeur de Bruno de Senneville, et Claude Noisette de Crauzat. L’epistula n° 10 relate la création de l’Association des Amis de l’orgue de l’Abbatiale du Mont Saint-Michel. Le grand orgue prestigieux ne fut jamais construit, l’Association fit l’acquisition d’un orgue positif Fossaert qui accompagna les offices jusqu’en 2007, année où s’ouvre une nouvelle vie pour le Beuchet-Debierre.
Francis PROD’HOMME