Quand la Jérusalem céleste rencontre la réalité terrestre
L’historien britannique, George Gandy, docteur de l’université d’Oxford, vient de rédiger pour le Journal of the British Association of Archaeology, 179 (2026), un article intitulé “The Heavenly Jerusalem meets earthly reality: two missing elements of the 11th-century Church of Mont Saint-Michel”. Les anglophones pourront le lire sur le site Academia https://www.academia.edu/170239331/Heavenly_Jerusalem. Pour les autres, George a gentiment accepté de proposer aux Amis du Mont un résumé des principales thèses qu’il défend. Un grand merci à lui.

Chacun de nous peut évoquer dans son imagination l’église romane du Mont Saint-Michel, qu’il s’agisse de la façade ouest ou, à l’intérieur, de la nef, de la croisée ou des piliers élégants au-delà.
Mais aujourd’hui, ce n’est pas l’église du XIe siècle (et je ne parle pas des restaurations) que nous voyons. À l’origine, le sanctuaire – l’espace à l’est de la croisée, où se trouvait l’autel principal – était presque trois mètres plus élevé que le sol du transept. Au même niveau, il y avait aussi un déambulatoire, auquel on accédait, de chaque côté de l’autel, par un escalier en pierre qui permettait aux moines d’atteindre l’autel lui-même mais aussi et surtout d’aller en procession en passant derrière l’autel en fer à cheval, souvent avec des reliques, avant de faire pareil autour de l’église dessous. Je crois aussi que, sous cette plate-forme, se trouvait une niche à reliques qui contenait le crâne d’Aubert. Le sanctuaire dominait ainsi l’intérieur de l’église. Les yeux des pèlerins y étaient également attirés par le fait que même la croisée était plus élevée que la porte d’entrée qui, avant le XIIIe siècle, se situait à l’ouest de l’église.

Le deuxième aspect qui a beaucoup changé concerne l’extérieur de l’église, et plus précisément la façade ouest. Bien sûr, on sait bien que la façade actuelle date de la fin du XVIIIe siècle et qu’elle a été construite à la suite d’un incendie qui a eu pour conséquence la suppression des trois premières travées de la nef. On sait aussi que bien auparavant, au milieu du XIIe siècle, Robert de Torigini avait construit à cet emplacement une façade avec (un peu avancées) deux tours. Mais précédemment ?
Yves-Marie Froidevaux, pendant les années 1960, a trouvé les traces d’un « porche » à trois travées juste devant le mur ouest de l’église. Il a alors estimé, sans preuve directe, que ce porche avait été indépendant et ne comportait qu’un seul étage. Dans mon article, The Heavenly Jerusalem…, je soutiens qu’il est plus probable qu’à l’origine, l’abbatiale du XIe siècle ait possédé un massif occidental, comme c’était le cas pour de nombreuses autres grandes églises romanes de la région (Bayeux, Coutances, La Trinité de Caen, Notre-Dame de Rouen, Boscherville, Jumièges…).

Aucune église normande d’importance n’avait qu’un simple porche devant l’entrée principale à l’ouest. Et le fait que ce soit ce « porche », avec ses trois arches, qui ait été considéré comme suffisamment emblématique de l’apparence de la nouvelle église pour être représenté sur la Tapisserie de Bayeux (brodée probablement vers la fin des années 1070, quand l’abbatiale n’était pas tout à fait achevée) indique que la façade a été reconnue dès le début comme une œuvre admirable. Il est évident, cependant, que cette structure, quelle qu’elle fût, avait été construite en partie au-dessus du grand escalier monté par les pèlerins pour atteindre l’église. Donc, à l’époque de Robert de Torigni (1154-1186), elle menaçait peut-être de s’effondrer. Cela pourrait expliquer pourquoi cet abbé l’a remplacée par sa propre façade, en commettant la même erreur puisque l’une des tours s’est plus tard à son tour effondrée.

« La Jérusalem céleste », Tapisserie de l’Apocalypse, Angers, XIVe siècle
À l’origine, les pèlerins entraient dans l’abbaye par une petite porte à côté de l’Aquilon. Par la suite, ils montaient de façon quasi verticale pour arriver au parvis juste devant la façade ouest de l’abbatiale. Pourquoi cet itinéraire insolite ? Je pense qu’il représentait le côté d’un carré symbolisant le monde, et ainsi l’imperfection, qu’on devait surmonter avant d’arriver à la Jérusalem céleste, laquelle apparaissait soudainement devant soi quand on parvenait enfin au petit parvis. Il faut comprendre que, comme je l’explique dans mon article, les moines du XIe siècle avaient déduit que Saint Michel était l’Ange de la Révélation, le majordome du Christ, qui dirigerait les événements décrits dans le livre de l’Apocalypse. Ils croyaient ainsi que c’était lui qui provoquerait la fin du monde, introduite par la descente de la Jérusalem céleste sur une haute montagne (le Mont, évidemment, mais aussi le carré terrestre sur lequel l’église venait de se poser, car l’église mesurait environ 80 m de long et s’élevait à 80 m au-dessus de la mer). C’est précisément cette scène biblique que les bâtisseurs de l’abbatiale du Mont-Saint-Michel ont voulu créer. Il faut ajouter que pour plusieurs théologiens (Césaire d’Arles, Beatus, Bérenger de Tours, Honorius d’Autun, Jean Beleth…), le rôle de l’archange Michel dans l’Apocalypse était plus que celui d’un simple porte-parole du Christ. Selon eux – et sans doute les moines du Mont, les dévots les plus fervents de l’Archange, les ont suivis –, il y avait une sorte d’assimilation ou d’identité entre ces deux personnages, le Christ et Michel.
Ainsi, à une période, autour de l’an mil, où le Christ était conçu principalement comme un juge sévère, c’était également de cette manière que les moines du Mont regardaient et présentaient leur patron Michel. C’est pour cette raison que les miracles de cette période enregistrés et racontés par les moines soulignent ses punitions plus que ses (très rares) actes de guérison ou de pitié. Il provoquerait peut-être la fin du monde en accueillant les âmes des sauvés pour les conduire dans la Jérusalem céleste, mais on ne plaisantait pas avec lui. Ainsi, au début du XIe siècle, l’archange Michel du Mont-Saint-Michel était une figure redoutable, pas du tout un « saint » populaire.

Par hasard, cependant, au même moment (entre 1009 et vers 1017), les moines ont trouvé (« inventé ») le corps d’Aubert, le fondateur vers 708 de la première église dédiée à Michel sur l’île, avec ce trou circulaire dans son crâne, un trait distinctif unique au monde. L’évêque Aubert, lui, un être humain comme les autres saints, non chargé d’une histoire biblique complexe et ambiguë, un homme en plus dont le crâne portait la marque remarquable d’une punition infligée par ce même archange difficile, donc quelqu’un qui avait souffert à cause de ses erreurs comme tout le monde. Aubert était un saint beaucoup plus abordable que saint Michel, quelqu’un à qui tout le monde, particulièrement le peuple modeste, pouvait facilement s’identifier.
L’étonnant, quand même, c’est que l’abbaye est restée très discrète sur Aubert. Après avoir raconté la dissimulation initiale de ses ossements vers 965, puis leur découverte ultérieure et leur translation dans l’église abbatiale carolingienne aux alentours des années 1010, événements décrits dans deux textes rédigés vers la fin du XIe siècle, plus rien ou presque. Au total, seuls trois miracles lui ont été attribués dans les manuscrits subsistants du monastère, ce qui a conduit la plupart des historiens à supposer qu’après sa translation, il n’a plus joué aucun rôle significatif dans l’histoire de l’abbaye.

Cependant, il convient d’examiner de plus près le sanctuaire surélevé de l’abbatiale du XIe siècle. Pourquoi le maître-autel et le déambulatoire environnant ont-ils été construits à près de trois mètres au-dessus du niveau du sol de la croisée du transept ?
L’ensemble de cette structure s’est effondré en 1421 et, après un certain temps, a été remplacé par le sanctuaire de style gothique flamboyant que nous voyons aujourd’hui, lequel se situe au même niveau que la croisée. Bien qu’aucune représentation picturale ni description écrite de ce qui l’a précédé ne soit connue, je suggère dans mon article que le sanctuaire était surélevé afin d’aménager une châsse-reliquaire, située juste en dessous du maître-autel, destinée à exposer le crâne d’Aubert à la vue, et même au toucher, des pèlerins de l’abbaye.
Dans les années 1920, les fouilles menées par Paul Gout ont mis au jour les vestiges d’une arche juste au-delà des deux piliers orientaux de la croisée. La majeure partie de sa structure se trouvait sous le niveau du sol de la croisée, mais il semble que son sommet aurait été visible à l’intérieur même de l’église, tout à fait comme l’illustre la vue axonométrique de Marc Déceneux dans son ouvrage Le Mont-Saint-Michel, pierre à pierre. Certains ont suggéré que sa fonction était de permettre aux pèlerins de plonger directement le regard vers des reliques conservées dans la crypte, 7 mètres plus bas, mais je soutiens dans mon article que cela aurait été impossible. En réalité, l’arche devait mener à un espace plat d’environ 3 mètres de profondeur (l’équivalent d’une travée du sanctuaire), au-delà duquel se trouvait la voûte en pierre qui recouvrait la crypte. Il n’y avait aucune vue plongeante sur la crypte. On sait d’ailleurs qu’aucun usage liturgique n’était fait de la crypte orientale, ce qui indique assurément qu’elle ne pouvait pas abriter de précieuses reliques. L’arche devait donc répondre à un autre objectif, sur lequel nous reviendrons d’ici peu. L’espace de part et d’autre de l’arche de Gout était trop restreint pour permettre aux moines d’accéder au sanctuaire depuis ce côté (l’ouest). Il devait donc y avoir un escalier de chaque côté du sanctuaire (en retrait, comme le suggère Déceneux dans l’illustration mentionnée plus haut), permettant d’accéder à la fois au déambulatoire et au sanctuaire où se trouvait le maître-autel. Lorsque le sanctuaire s’est effondré en 1421, l’écroulement a également touché un passage souterrain qui reliait auparavant la chapelle de la crypte du nord (« Trente Cierges ») à la crypte orientale. Ce passage est resté obstrué sur la majeure partie de son parcours jusqu’à sa réouverture par Pierre-André Lablaude en 1991-1992. Une section du passage se dirige vers le sud jusqu’à buter contre le mur extérieur de la crypte, qu’elle longe ensuite vers l’est pour déboucher dans ce qui est aujourd’hui les Grands Piliers.

Juste avant ce changement de direction, à l’intérieur du mur situé du côté ouest du passage, se trouvent les premières marches d’un escalier en colimaçon qui s’élevait autrefois jusqu’à un point situé sous les marches du déambulatoire, du côté nord de l’église. Elles auraient été bien mal positionnées si l’intention avait été de donner accès à l’église elle-même. En revanche, elles auraient débouché juste à côté de l’espace d’environ trois mètres de profondeur qui séparait l’arche de Gout de la voûte de la crypte romane. Ceci suggère à son tour que l’intention des bâtisseurs du XIe siècle n’était pas de créer une crypte à reliques, mais plutôt une châsse-reliquaire à arc en plein cintre au niveau de la croisée. L’escalier de Lablaude aurait permis d’y accéder par le côté plutôt que par l’avant. Si cette hypothèse est exacte, le fait d’avoir déployé de tels efforts pourrait indiquer que la châsse elle-même possédait une façade exceptionnellement sécurisée, peut-être une grille en fer scellée dans la maçonnerie adjacente qui, ne nécessitant ni serrures ni charnières, était inviolable. Une telle grille aurait néanmoins pu être conçue pour permettre aux pèlerins d’y glisser les doigts afin de faire l’expérience de la cavité sacrée du crâne d’Aubert, sans risquer le vol de la précieuse relique. En permettant aux moines d’approcher la châsse supposée par le côté, où la relique reposait peut-être sur une sorte d’étagère, les bâtisseurs auraient facilité le retrait périodique du crâne pour des besoins liturgiques, ainsi que pour son nettoyage ou son polissage. L’un des rares récits de miracles enregistrés par l’abbaye au sujet de saint Aubert concerne la mort d’un moine malade qui avait refusé de boire l’eau dans laquelle le crâne du saint avait été lavé, tandis que l’un de ses frères, malade au même moment et moins scrupuleux, s’était promptement rétabli. Cela laisse à penser que l’abbaye vendait des bouteilles d’« eau d’Aubert » aux pèlerins.
En 1061, alors que l’église était encore en construction et que le sanctuaire était probablement la seule zone achevée, l’abbaye fut contrainte par l’évêque Jean d’Ivry d’accepter les termes d’une Convention, dont l’une des clauses obligeait les moines à apporter une fois par an le crâne d’Aubert en procession jusqu’à la cathédrale d’Avranches. Si la participation à la virtus du crâne du saint était jugée si souhaitable par l’évêque local, c’est sans doute parce que le crâne d’Aubert était déjà exposé la majeure partie de l’année au Mont-Saint-Michel et qu’il attirait de grandes foules, dont les offrandes ont d’ailleurs contribué à financer l’achèvement de l’édifice.

Si mon analyse est correcte, Michel et Aubert étaient donc tous deux honorés dans le sanctuaire : les moines avaient la charge du maître-autel dédié à l’archange, tandis que la majorité des visiteurs se rassemblaient devant la châsse d’Aubert située juste en dessous, élargissant sans doute l’extraordinaire perforation de son crâne par l’ardeur de leurs dévotions. Aussi tard qu’en 1258, les dons déposés devant cette relique étaient les seules offrandes jugées dignes d’être consignées dans les Usages de l’abbaye, preuve qu’Aubert était assurément populaire auprès des pèlerins.
Il est également remarquable que les moines aient pris des dispositions pour que la présence d’Aubert imprègne l’église, y compris sur des autels ostensiblement dédiés à Michel. On prêtait serment sur la relique de son bras au maître-autel, où une importante collection de ses ossements était également conservée en permanence ; d’autres de ses ossements reposaient sur un autel michaélique secondaire dans la nef, tandis que d’autres encore semblent avoir été conservés avec le saint sacrement dans le chœur, certains dans la sacristie et « beaucoup d’autres reliques » dans d’autres parties du monastère. Les moines ne proclamaient peut-être pas ouvertement les pouvoirs thaumaturgiques d’Aubert, mais ils étaient manifestement soucieux de sa présence continue parmi eux.
Sur le plan liturgique, Michel occupait une place bien plus centrale que celle d’Aubert dans le culte des moines ; toutefois, la fête de saint Aubert le 18 juin s’est ajoutée au second rang des jours de fête, ce qui le plaçait devant tous les autres saints humains du calendrier, à l’exception de la Vierge et de Jean le Baptiste. De plus, à partir du XIVe siècle au moins, les moines jouaient chaque année une série de quatre pièces de théâtre à miracles, dont la dernière – qui était aussi longue que toutes les autres réunies – mettait en scène la translation d’Aubert après la découverte de ses reliques. Elle semble avoir attiré des foules considérables. Néanmoins, Aubert répondait probablement aux attentes d’une population modeste, dont le soulagement des maux ou la guérison des animaux malades étaient des sujets peut-être trop banals pour que des moines, – se considérant comme les gardiens de la demeure terrestre de l’Archange, – jugent utile de les consigner pour la postérité ; d’autant qu’ils ne souhaitaient sans doute pas encourager l’apparence d’une concurrence entre un être aussi céleste et un simple saint humain. Il ne faut donc pas présumer que l’absence de preuves écrites de miracles liés à l’intercession d’Aubert soit la preuve de leur absence.
Il est temps de restaurer la place d’Aubert dans l’histoire de l’abbaye. Lors de la construction de l’église du XIe siècle, Michel posait un problème de représentation en raison de son association avec une divinité lointaine et inspirant la crainte. Les moines ont par conséquent associé le fondateur, un saint humain, pour séduire les masses, et ont honoré les deux patrons par des choix architecturaux distincts.
George Gandy