Les Mystères de la toile jaune

Le jeudi 20 novembre, les Amis du Mont ont inauguré une nouvelle proposition : découvrir un tableau des réserves du musée d’Avranches qui représente le Mont.

Cette innovation s’est déroulée au Scriptorial d’Avranches dans une salle maintenant entièrement consacrée au Mont Saint-Michel. L’homme du jour était Joseph Le Dieu, un peintre du XIXe siècle, jusqu’alors connu seulement par ses dessins d’une précision exquise représentant bâtisses et petites scènes de genre de la Normandie.

On savait certes que cet avocat d’Avranches avait réalisé des marines qu’il avait offertes au musée de sa ville mais ce dernier ayant brûlé en 1899, on pensait qu’il ne restait plus aucune trace de son œuvre peinte. Sauf que…l’ancienne détentrice de ses dessins, Catherine Marie, a récemment repéré sur Internet dans une vente aux enchères ayant lieu à Lyon un tableau d’un certain… Joseph Le Dieu. Elle avertit la ville d’Avranches qui grâce à l’association des Amis du Musée, acquiert le tableau en question : Famille de pêcheurs en Baie du Mont-Saint-Michel, une toile datée de 1846.

Des bateaux échoués ; des femmes, des enfants s’activant autour d’un esquif pour probablement décharger ce que les hommes viennent de pêcher ; à droite, un petit village, une église, un moulin, avec sur la colline, à l’horizon, un télégraphe de Chappe. Mais, mais… le Mont Saint-Michel ? Si, si, il est bien là, au-dessus de l’horizon, tout à gauche.

Premier mystère

D’où a été peint ce tableau ? Indéniablement, on ne retrouve pas la silhouette du Mont que l’on aperçoit du jardin des Plantes d’Avranches… Nous sommes côté breton. Oui, mais comment expliquer que le Mont est à gauche alors qu’on s’attendrait à le trouver à droite ? Pour comprendre, explique, cartes à l’appui, Bérengère Jehan, la directrice du service des Musées et du patrimoine d’Avranches (qui soit dit en passant avait remarquablement organisé ce temps de présentation), il faut se rappeler que le trait de côte d’alors n’est plus celui d’aujourd’hui. Ce qui était mer est devenu polder. Actuellement, la scène peinte se situe en pleine terre. L’ancien conservateur des Archives de la Manche, Louis-Michel Gohel, pense même avoir réussi à identifier le lieu exact. Nous serions à Saint-Broladre. En effet, même si elle n’existe plus en l’état, l’église représentée correspond parfaitement à la description qu’on en trouve dans Le Pouillé historique de l’archevêché de Rennes de Guillotin de Courson (1884) : « La seule partie intéressante de cet édifice est l’intertransept ; il est surmonté d’une sorte de lanterne ou plutôt d’une tour octogone voûtée en ogive avec arêtes, dont l’effet est fort élégant et qui mériterait bien d’être conservée ».

Le télégraphe de Chappe évoqué un peu plus haut est une deuxième confirmation. On sait en effet de sources sûres qu’il y avait un tel télégraphe sur la butte de Saint-Marcan qui est justement en arrière de Saint-Broladre.

Deuxième mystère

Ce tableau, avons-nous écrit, date de 1846. Or que pouvait-on voir, il y a encore peu, dans le musée de Tatihou ? La toile ci-dessous datée de 1845 d’une certaine Augustine Hortense Antoinette Bouquet-Baumes.

La ressemblance est trop frappante pour être le fruit du hasard. Comment l’expliquer ? Une mauvaise lecture de date. Le 1846 inscrit en bas à gauche du tableau de Le Dieu ne serait-il pas en fait un 1844 ? Le Dieu aurait-il copié Bouquet-Baumes ? Où et quand aurait-il vu sa toile ? Ou alors l’un et l’autre auraient peint ensemble mais Le Dieu n’aurait finalisé que plus tard ? L’hypothèse qui semble la plus probante serait un modèle antérieur commun, peut-être une gravure. Avis à tous les Sherlock Holmes des Amis du Mont : sortez vos loupes et vos Deerstalkers, à vous de jouer ?

Troisième mystère

En fait, aussi intéressantes que soient ces différentes observations, le vrai mystère n’est pas là. Il est dans ce qui fait que cette toile est belle. Et là, c’est Manuel Jover, critique d’art renommé sur la place parisienne, qui a amené les heureux présents à aller un plus loin.

Ce que nous peint Le Dieu, ce n’est pas comme sur certains de ses dessins une succession de saynètes du quotidien mais, par la grâce d’un pinceau fluide et d’une luminosité atmosphérique, un paysage dans sa globalité, une ambiance.

 La place du Mont Saint-Michel est de ce point de vue significative. Il n’est qu’un point minuscule, qu’un signe identificatoire, qu’un marqueur d’échelle. Là n’est pas l’essentiel.

Le paysage de Le Dieu est de son époque, il n’est pas néoclassique, il ne sert pas de décor à une scène historique, il est dans la ligne des peintres hollandais du XVIIe siècle, d’un Constable qui au salon de Paris de 1824 désarçonne les esprits par la place qu’il accorde aux paysages. Il n’est pas loin non plus de certaines des lithographies que l’on peut découvrir dans les 24 volumes d’un ouvrage majeur du début du XIXe siècle, Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, du baron Taylor.

Comment enfin ne pas y voir une influence ou tout au moins une sensibilité proche de celle du maître de la lumière qu’est Turner ?

J. M. W. Turner, Cologne, l’Arrivée d’un bateau : Evening, 1826

J. M. W. Turner, Fort Vimieux, 1831

Un dernier mot : les Amis du Mont tiennent à remercier de tout cœur Christophe, Berengère, Baptiste, Chloé, Pierre-Yves, David et Manuel, sans qui cette magnifique parenthèse n’aurait pu avoir lieu.

@ Thierry Nozieres