Le bon vieux temps…

Le Mont Saint-Michel d’hier, ses moines, son archange, ses pèlerinages, un haut lieu spirituel, une préfiguration de la Jérusalem Céleste… Hum, hum, hum. La visite « horrifique » qu’a proposée aux Amis du Mont François Saint-James le samedi 13 décembre amène à relativiser quelque peu certaines de nos idées reçues.

@ S. Simonne

Pour se mettre en bouche, commençons par un petit épisode bien gentillet de 1430. Nous sommes en pleine guerre de Cent ans, six Anglais sont capturés. Où les mettre ?  Au Mont ? Excellente suggestion. Mais voilà un Anglais ça mange, ça coûte cher, ça rapporte peu. Heureusement, quelqu’un a une brillantissime idée : demander une rançon. On libère un prisonnier et on le charge des tractations. Ce perfide ne revient pas. Pénibles ces Anglais, on ne peut même pas leur faire confiance. Cela vaut bien une petite punition. Que faire, que faire ? En prendre un et le jeter d’en haut sur les rochers ? Magnifique ! Cela occupe le temps et cela colore le paysage. Un mort.

Un beau jour de 1496, voilà qu’arrive au Mont, l’évêque fou furieux. Il vient d’apprendre que l’Eglise a été souillée « par effusion de sang » et veut, sur-le-champ, tout savoir, tout voir. L’abbé n’a pas du tout envie de le laisser mettre son nez dans ses affaires. Il lui interdit de faire un pas de plus. L’évêque n’apprécie pas, monte sur ses grands-chevaux, sort les grands moyens et « jette l’interdit » sur l’abbaye. Autrement dit, plus de messes et plus d’enterrements sur le rocher. En pleine période de pèlerinage, cela fait mal, très mal au… porte-monnaie. Deux jours plus tard, après quelques tractations, l’interdit est levé, tout retourne dans l’ordre. Mais alors cette « effusion de sang » ? Que s’est-il passé ? Combien de morts ? Personne ne l’a jamais su et ne le saura probablement jamais. Ah ! non. François, déloyal, cela ne se fait pas !

@ T. Nozieres

Deuxième moitié du XVIe siècle, le comte de Montgommery, propriétaire du château de Ducey, tue dans un tournoi Henri II, le roi de France. La famille royale n’apprécie guère et le bannit de la cour. De dépit, le comte se convertit au protestantisme. Non seulement il commence à semer la terreur dans les rangs catholiques mais, soudoyant un domestique du Mont, il met au point un plan diabolique pour s’emparer de la forteresse : faire monter de nuit ses hommes par la roue qui ravitaille les moines. Mais voilà, l’arroseur se fait arroser. Le valet, pris de remords, avoue tout. Le gouverneur du Mont décide de profiter de l’opportunité. Le jour-dit, il laisse les soldats de Montgommery monter et, pour que de l’extérieur on n’entende rien, les fait passer un à un dans la salle des Gardes où le service d’accueil joue alors allégrement de la pertuisane. Là où maintenant sont déchirés les billets d’entrée, est déchirée de la bonne chair de protestants. Il n’y a pas à dire, tout s’affadit. Montgommery, resté en bas, s’étonne. Nul cri, nul bruit, aucun tumulte. Il ordonne qu’un corps de moine soit immédiatement jeté par une fenêtre. Que faire pour que Montgommery ne se doute de rien et continue à offrir sur un plateau ses derniers soudards ? On se saisit d’un des protestants qui vient de se faire trucider ; en moins de deux, on lui rase le crâne pour qu’il ressemble à un moine et on le jette sans complexe du haut de la muraille. Cela ne convainc qu’à moitié Montgommery qui demande à un des siens de monter vérifier. Comprenant vite la situation, ce dernier a le temps de crier « Trahison » à ceux d’en bas qui prennent alors la poudre d’escampette. Résultats des courses ? Du sérieux, du lourd… 98 protestants exterminés en une soirée.  

@ S. Simonne

Quelle belle période que les guerres de religion ! Les catholiques sont divisés en deux clans. D’un côté les Royalistes qui soutiennent Catherine de Médicis et ses fils.  De l’autre, la Ligue qui considère ces derniers comme des dégénérés incapables de gouverner le pays. Mais, comme tout est toujours très simple, la Ligue elle-même est divisée entre partisans normands et partisans bretons. Charles de Gondi est pressenti par les Normands pour devenir le prochain gouverneur du Mont mais les Bretons réussissent à imposer leur favori, Queroland. Gondi, furieux, profite du jour de l’Ascension pour galoper jusqu’au Mont avec 200 cavaliers et, de son air le plus ingénu, explique que lui et ses soldats viennent faire leurs dévotions dans l’abbatiale. Queroland, pas né de la dernière pluie, ne laisse entrer que six hommes qu’il fait mine d’honorer en tirant une salve d’honneur. Mais voilà, les armes d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui. Il faut du temps pour les recharger, temps qu’emploient à profit les six Normands. Ils dégainent leur épée, bondissent sur les Montois, étripaillent, éventraillent, tout en ouvrant la porte de la salle des Gardes derrière laquelle trépignent d’impatience 194 cavaliers. Queroland et les siens réagissent, on tape, on frappe, on tue, on assassine, c’est le chaos, le chantier, cela tombe à droite, cela tombe à gauche, un valet tire d’une fenêtre sur Gondi qui s’effondre et agonise. Un vrai de vrai massacre dont on voit encore quelques impacts sur un des murs du Grand Degré. La mignonnette historiette ne s’arrête cependant pas là puisque quelques années plus tard, la veuve de Gondi fait assassiner Queroland. Ah ! le bon vieux temps si riche en relations humaines et en moments de convivialité…

@ T. Nozieres

Les XVIIIe et XIXe siècles ? Pas de bonnes guerres de religion permettant de s’éclater dans la joie et la bonne humeur, juste quelques prêtres réfractaires fragiles à souhait et, un peu plus tard, 800 détenus, occasion rêvée pour les geôliers d’exprimer pleinement leur créativité naturelle. A noter que les prisonniers ont un atout considérable par rapport aux gens ordinaires. Grâce à leurs conditions de vie exceptionnelles, ils durent bien moins longtemps. Autre avantage de l’époque, on fait enfin les choses sérieusement, on ne se contente plus de l’approximatif, on se munit de registres fiables. Entre mars et mai 1818, 56 morts. Le choléra, en voilà une belle invention divine ! Entre 1793 et 1863, 475 corps enterrés en contrebas de la grande baie du cloître, dans ce qui est aujourd’hui un espace vert planté d’une croix, juste là où il a été récemment envisagé de créer un espace cocktail pour invités de marque, explique François Saint-James.

Il y aurait aussi bien sûr pas mal à dire sur les cachots. Emouvant, ce graffiti inscrit sur une des portes qui y mènent : « 19 ans de souffrance, repo » (sic).

@ S. Simonne

@ S. Simonne

@ T. Nozieres

Trop triste tout cela, passons à un sujet un peu moins déprimant, un peu plus émoustillant. Avez-vous regardé de près les chapiteaux de l’abbatiale ? Du côté sud, des feuillages, des feuillages et des feuillages. Du côté nord, au sommet d’un des piliers, une sorte de femme qui chevauche un étrange animal tout en tenant dans une main un miroir et dans l’autre un calice… Une représentation, nous allons le voir, des plus prophétiques. Cette femme, nous explique François Saint-James, c’est la grande prostituée de Babylone.

@ T. Nozieres

@ T. Nozieres

Or que découvre-t-on dans les archives du Vatican de la fin du XIIIe siècle ? Une procédure papale contre un prélat du Mont à qui il est reproché « vie dissolue, vie d’incontinence et fornication avec diverses femmes ». Et quelle est la particularité de Nicolas le Vitrier, abbé du Mont de la première moitié du XIVe siècle ? Il fut le père d’un enfant. Et pourquoi un de ses successeurs, Guillaume d’Estouteville, fut cinq fois plus impressionnant ? Car il eut… cinq fois plus d’enfants. Et que trouve-t-on dans un procès-verbal de Saint-Lô datant de 1521 ? Trois novices font monter dans l’abbaye par une corde une « paillarde » dénommée la « besogneuse » qui, à plusieurs reprises, « soupa et coucha » avec eux. Il est vrai que certains week-ends d’hiver, les soirées au Mont sont bien longues et bien froides… L’anecdote est d’autant plus ironique que quelques années plus tôt, les moines s’étaient plaints de la garnison du Mont qui avait eu l’impudence de faire venir sur le rocher des femmes de mauvaise vie. Jamais, grand Dieu, eux n’auraient commis une telle forfaiture. En 1575, la situation a énormément évolué puisqu’un prieur reproche aux religieux de se pavaner avec habit de soie, barbe, cheveux longs et chemise de dentelle. On constate de tout aussi grands progrès en 1615 dans un rapport qui notifie : « la vie odieuse des moines », « des pèlerins fort mal édifiés », « des livres ouverts accessibles aux femmes » et « une ignorance si grande que les moines ne savent même pas lire le français ». Le rapporteur, s’inquiétant de la disparition de certaines reliques, se voit même répondre : « Je me donne au diable si les chiens ne les ont pas mangées ».

@ S. Simonne

Au sortir de leur visite horrifique, les heureux auditeurs de François Saint-James auraient, eux, plutôt dit « nous nous donnons au diable si François ne nous a pas encore une fois subjugués ». Première morale de l’histoire, comme les dates et les faits le révèlent, crimes et turpitudes sont souvent le sommet d’un iceberg de troubles bien plus profonds. Deuxième morale de l’histoire, pas si mal, notre présent !