La plume et la main, le savoir et la pensée
Dans cette nouvelle rubrique, nous vous proposons de découvrir des lieux du Mont ou qui ont un rapport avec le Mont. Jean-Luc Leservoisier ouvre le bal avec le Scriptorium.
« Vive la main qui s’applique à si bien écrire. Lecteur, si tu cherches à savoir qui est le copiste, c’est Frotmond qui écrivit avec zèle ce livre de bout en bout. Ce qu’il a transcrit est très considérable. Que d’œuvres pies il a ainsi accomplies. Bienheureux Frotmond ! Voilà un frère à qui l’on doit vouer un amour éternel ! ». Ainsi se termine par une signature (un « colophon »), un de la soixantaine de manuscrits copiés et enluminés à l’abbaye du Mont pendant l’époque romane du dixième au douzième siècle.
Chez les Bénédictins, l’écriture est plus qu’un savoir-faire, c’est un art, une fonction sacrée. L’écriture se fait à main levée, seul le bout de la plume taillée, souvent une plume d’oie, touche le parchemin. C’est au onzième siècle, à l’époque de Guillaume le Conquérant que le scriptorium montois a atteint son apogée. Les manuscrits s’illustrent alors de quelques portraits des auteurs favoris des moines, les Pères de l’Église, et d’un abondant décor d’initiales ornées au style original, peuplées de branchages et animées d’hommes et d’animaux réels ou fantastiques avec une préférence pour l’aigle, le lion, le dragon.
Il faut attendre la seconde partie du douzième siècle pour assister au renouvellement du scriptorium sous l’abbatiat de Robert de Torigni (1154-1186). L’abbé tient le savoir en haute estime. La bibliothèque du Mont s’enrichit de grands textes de l’Antiquité (Aristote) et du Moyen Age (Pierre Abélard), de chroniques et d’ouvrages historiques, de traités de musique et d’astronomie, de médecine, de droit romain et canonique, de vies de saints, ce qui vaudra à l’abbaye le beau surnom de « Cité des Livres ».
Une question demeure : où se trouvait le scriptorium roman ? Dans quelle salle de l’abbaye les copistes et les enlumineurs du Mont ont-ils travaillé ? Bâtie à l’époque gothique au treizième siècle en même temps que la Merveille, la magnifique salle du Scriptorium, dite aussi Salle des Chevaliers, doit certainement son appellation au prestige intellectuel du monastère roman.

@ P. Bailleul
Divisée en quatre nefs par trois rangées de piles cylindriques qui supportent le cloître, la salle est très lumineuse grâce à ses grandes fenêtres. Deux grandes cheminées permettaient de la chauffer l’hiver.

@ P. Bailleul
L’appellation de salle des Chevaliers est liée à l’ordre des Chevaliers de Saint-Michel créé par le roi Louis XI en 1469. Le chapitre annuel de l’Ordre devait se tenir à l’abbaye mais il ne s’y est jamais réuni. Du treizième siècle jusqu’à la fin du Moyen Age, la bibliothèque du Mont s’enrichit d’une centaine de manuscrits, la plupart produits par des ateliers laïcs.
Mais les moines du Mont continuèrent à réaliser, épisodiquement et pour les besoins de la communauté, des livres liturgiques et des récits relatifs à l’histoire de l’abbaye. Les Mauristes, moines bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, ont restauré au dix-septième siècle la vie intellectuelle de l’abbaye. Le Scriptorium servait de salle d’étude et on y donnait des cours de philosophie.
Jean-Luc Leservoisier