Un patrimoine qui ne manque pas d’air

Quand on associe les mots « patrimoine » et « Mont Saint-Michel », on pense spontanément à l’abbatiale, à la Merveille voire aux fortifications et aux tours. Mais le patrimoine de la Baie, c’est bien plus que cela et trop de gens passent à côté d’un petit trésor national : l’aéroclub des Grèves du Mont Saint-Michel.

@ Marie-Pierre Bouet

@ T. Nozieres

Le samedi 10 janvier, une trentaine d’Amis du Mont embarquent au côté de Daniel Denis, instructeur et chef pilote dudit aéro-club. Objectif : le survol du lieu. Un petit coup de palonnier, roue avant dans l’axe de la piste, vent de face, relâchement des freins, augmentation des gaz et… nous voilà dans les airs. Incroyable et vertigineuse sensation. L’immense espace. Le vide. Là-bas, tout là-bas, comme un aimant, le Mont. Un virage pour se rapprocher, un rapide coup d’œil sur l’altimètre : 1925 pieds, 1930 pieds, 1935 pieds. Tiens ! des remous en bas, une perturbation. Blizzard, blizzard, comme c’est blizzard… Mais, mais…

@ David Nicolas

Aucun short, que des couleurs sombres, des chapeaux. Hein ! une digue ? De la fumée, un train ! Incroyable mais vrai, nous planons en pleine entre-deux-guerres, cette période où jamais l’aviation n’a eu autant le vent en poupe. Pour dire, la revue Les Ailes est alors publiée à 500 000 exemplaires. Un Français sur huit la lit. Tout le monde s’arrache les romans de Mermoz, Saint-Exupéry et Kessel.

@ J.-M. Rotaru

S’il y a tant d’agitation au pied du Mont, c’est qu’on est sur le point d’y installer un aérodrome, une sorte de Roissy Charles de Gaulle. Les commerçants du Mont applaudissent d’abord des quatre mains mais quand les aviateurs de Dinard s’amusent à frôler le saint Michel de la flèche, ils n’applaudissent plus que de deux doigts et quand l’aérodrome est sur le point de devenir aérodrame, non seulement le projet se met à battre de l’aile mais tous sont d’accord pour l’installer ailleurs.

@ David Nicolas

Est d’abord envisagé Ardevon mais une petite poussée sur le manche, un nouveau virage, direction Nord-Est… Stabilisation. Gué de l’Epine, hameau de Bouillé. Pas mal ce lieu : 8 mètres au-dessus de la mer, à marée basse coefficient 80 ; une surface plane ; une vue magnifique sur le Mont Saint-Michel ; possibilité de se mitonner en direct des gigots d’agneau. Adjugé !

@ Marie-Pierre Bouet

@ T. Nozieres

C’est ainsi qu’en 1934 l’aéroclub des Grèves du Mont Saint-Michel obtient une autorisation d’occupation temporaire du domaine maritime (un temporaire qui soit dit en passant entame allègrement sa 92ème année) et qu’est inauguré un aérodrome unique en France, unique parce que le terrain est régulièrement recouvert par les marées et que l’eau arrive parfois jusque dans les hangars. Dans le monde, il n’y en a qu’un autre à avoir la même caractéristique, celui de Barra en Ecosse. A l’époque, pas de piste mais un immense cercle d’herbe qui permettait de décoller en ayant toujours le vent de face, ce qui était d’autant plus important que les avions d’alors étaient beaucoup plus sensibles aux vents de travers que ceux de maintenant.

@ David Nicolas

Altimètre : 1937 pieds. Oh, oh, que se passe-t-il ? Pilote Daniel Denis, vite, vite, passez-moi les jumelles. Exceptionnelles, ces jumelles : elles permettent de voir du cockpit un jeune homme de 37 ans qui, comme tous les pilotes venant de l’extérieur, laisse une trace dans le livre de passage de l’aérodrome. Il vient dire un petit bonjour à Monsieur Gallimard qui a une résidence secondaire à Bacilly. Il s’appelle… Antoine de Saint-Exupéry. A noter que le secrétaire de l’aéro-club de l’époque devait être meilleur en aviation qu’en orthographe.

@ Sabine Simonne

1938 pieds, 1939 pieds. De la neige ? Non ! Des tracts ? Non ! Des billets de banque ? Oui ! Ils tombent du ciel par centaines. Saint Michel aurait-il encore frappé ? Cette fois, ce n’est pas lui mais Pierre Cot, le ministre de l’Air, qui est à la manœuvre.  Un vent mauvais arrive de l’Est, il faut tout mettre en œuvre pour l’arrêter or tout mettre en œuvre, cela veut dire subventionner les clubs pour former un maximum de jeunes pilotes.

Hélas ! Il est déjà trop tard. La tempête est terrible. Nous voilà bousculés, malmenés. Tout tangue, tout tremble. Le crash semble inévitable. L’aérodrome est neutralisé. Des tranchées sont creusées au milieu des pistes, les hangars sont démontés et transportés à Flers. La DCA nous canarde. Cela mitraille dans tous les sens. Daniel Denis slalome et virevolte entre les balles. Dans la carlingue, les Amis du Mont Saint-Michel n’en mènent pas large. Et un looping, une boucle, un tonneau, une vrille, et un humpty-bump qui allège nos estomacs.

@ P. Bailleul

1944 pieds. Arrêt soudain des turbulences. Cependant, une vraie de vraie purée de pois. Difficile d’y voir clair. Il n’en reste pas moins que la tempête est tombée. Nous sommes sauvés. Quel as, ce Daniel ! 1945 pieds. Le brouillard peu à peu s’estompe, les hangars réapparaissent. 1947 pieds. Un nouveau bâtiment est visible, une barraque suédoise offerte dans le cadre de la reconstruction par les pays nordiques. Un bel avenir l’attend : abriter une salle d’instruction, une salle de réunion et, surtout, un bar où il fera bon, les jours d’été et de printemps, de siroter le paysage.

@ P. Bailleul

Ne croyez pas pour autant que la balade aérienne des Amis du Mont se termine là. Connaissant leur hauteur de vue, Daniel, joue du manche. 1950, 1960, 1970 pieds. Connaissant leur délicatesse naturelle, il met tout en œuvre pour améliorer la piste. C’est joli les marées mais cela mouille. C’est joli la tangue mais cela salit. Et puis les avions d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Plus légers, plus rapides, le moindre obstacle peut les catapulter dans l’au-delà. Un Taxiway en dur (comme vous pouvez le constater, participer aux sorties des Amis du Mont, c’est s’instruire, c’est élargir son vocabulaire) et deux pistes en herbe Sud-Ouest Nord-Est et Sud-Est Nord-Ouest de respectivement 880 et 550 m de long sont donc mises en place.

@ P. Bailleul

Citius, Fortius, Altius : 1999 pieds ! Oh ! un trou d’air, les intempéries de la fin du millénaire font voltiger le séquoia du Jardin des plantes et… les portes des hangars de l’aérodrome. Merci, madame la Tempête. Grâce à vous et à la compagnie d’assurance en charge du lieu, de belles portes toute neuves et bien plus maniables sont installées.

2000, 2020, 2026 pieds nous montons, nous montons. Le tableau de bord de notre avion ne sait plus où donner de l’aiguille. Les pendules électromécaniques deviennent écrans, le poids de notre véhicule s’allège (moins de 500 kg), notre consommation baisse (16l à l’heure pour l’avion le plus récent du club), notre autonomie augmente (1200 km pour l’avion le plus puissant du club), l’électrique se profile à l’horizon. Le club avec ses quatre avions, ses multiples propositions de loisirs, ses baptêmes de l’air, ses trois instructeurs, sa centaine d’adhérents, les nombreux professionnels qu’il a formés et qui sont à présent aussi bien dans les grandes compagnies aériennes que chez les plus prestigieux constructeurs aéronautiques est à un tel point au beau fixe que Daniel se met en pilotage automatique et laisse les plaisanteries voler tout autour de lui en escadrille.

@ S. Simonne

D’un air innocent, il se lance dans une longue explication sur une fonction trop méconnue des hélices : elles servent à rafraîchir les pilotes ; preuve en est, dès qu’elles s’arrêtent, ces derniers se mettent à suer. Et l’un de nous de continuer : pourquoi au milieu des pistes herbeuses une bande dure ? Pour que lors des marées hautes, les avions ne glissent pas dans les piscines naturelles qui les entourent… Et au moment, où reprenant le manche, Daniel, pour éviter un champ de coton et les choux du patelin qu’il survole, tente de passer sous les arches d’un viaduc, un troisième, taquin, de s’écrier : « Attention, le pont va casser ». 

@ S. Simonne

2027, 2028, 2029 pieds, le temps est si beau, le pilote est si bon, l’ambiance si agréable que les Amis du Mont participant à cette sortie décident de ne pas redescendre et de continuer à voler ainsi jusqu’à la fin des temps. Nous comptons sur vous pour prévenir femme, mari et enfants des uns et des autres et quand vous verrez tourner et tourner au-dessus de vos maisons un petit coucou tressautant de joie, n’oubliez pas de le saluer de la main. N’oubliez pas non plus cet été de lire la Revue des Amis du Mont dans laquelle vous trouverez un article beaucoup plus documenté (et sérieux) que celui-ci sur les débuts de l’aérodrome, article rédigé par un pilote d’avion, de ville et de communauté d’agglomération.

 @ David Nicolas