Un petit joyau

Un bâtiment très simple, très sobre, rectangulaire, avec un toit à deux pentes et des petites fenêtres très légèrement brisées, un retable en bois, une statue de saint Aubert sur le pignon, telle est la chapelle Saint-Aubert.

@ Patrick Bailleul

Ses origines sont obscures. La tradition l’associe avec une légende de la Revelatio datant probablement du milieu du IXe siècle. Y est relaté, en latin, que saint Aubert, enfin convaincu de l’utilité de construire une chapelle sur le Mont Tombe, aurait commencé par « dégager et niveler l’endroit afin de préparer la place. Mais en son milieu se dressaient deux rochers que les nombreux ouvriers étaient incapables en s’aidant de leurs seuls bras, de déplacer ni même de faire bouger de leur emplacement. Or, comme ils étaient restés longtemps impuissants devant cette difficulté et qu’ils ne voyaient pas du tout ce qu’ils pouvaient faire, la nuit suivante, une vision se manifesta à un homme nommé Bain, vivant dans le village d’Itier, qui, fort de ses douze fils, jouissait parmi les siens d’une grande considération. Pressé par la vision de s’employer lui aussi à la tâche aux côtés des ouvriers en peine, il se rendit sans délai sur les lieux, accompagné de ses fils, pour accomplir ce qu’on lui avait ordonné de faire. Une fois sur place, sûr du concours de l’archange saint Michel, il accomplit ce dont la force humaine était incapable : chose surprenante, il eut si peu de mal à pousser cette masse rocheuse d’une taille colossale qu’on avait l’impression qu’elle ne pesait plus rien » (Traduction Pierre Bouet, Les Chroniques latines, Presses Universitaires de Caen, 2009 p. 96).

Dans la deuxième moitié du XIIe siècle, probablement sur la demande de l’abbé Robert de Torigini, la légende est reprise et étoffée, cette fois en ancien français, par le moine Guillaume de Saint-Pair : « Il y avait près de là un tout petit village, appelé Itier où demeurait Bain, un paysan riche de nombreux enfants : il avait douze fils, grands et petits, qui vivaient avec lui à Itier. Dans son sommeil, l’ange lui dit de se lever et de venir avec ses enfants enlever la pierre qui faisait obstacle à l’ouvrage d’Aubert. Bain ne voulut pas tarder : le lendemain, il se leva de bonne heure, prit ses fils et se rendit avec eux là où Dieu le lui avait ordonné. Arrivé sur les lieux, il rapporta à saint Aubert ce qu’il avait entendu. Ses paroles réjouirent le saint homme, qui rendit grâce à Dieu. Alors Bain s’avança et, après s’être signé, s’appuya contre le gros rocher ; ses fils et lui se mirent à pousser, sans le faire aucunement bouger ; ils s’évertuèrent à le pousser, mais ne purent le déplacer ; ils poussèrent d’un côté, poussèrent de l’autre, mais la pierre ne s’ébranla en aucune façon. Les paysans se joignirent à eux, mais toutes leurs tentatives furent vaines : tous ruisselaient d’angoisse, mais impossible de l’enlever ! Ils avaient beau tirer, pousser, peser sur des cordes, leurs efforts étaient inutiles. Ils s’interpellaient l’un l’autre : « Ah, vaurien, pousse donc de ce côté-là ! » Saint Aubert voyant que leur force était inutile, de même que tous les moyens existants, vint tout droit à Bain : « Dis-donc, fit-il, as-tu des enfants autres que ces onze qui sont ici à l’ouvrage ? – Oui, répondit-il, un seul, un petit, mais il est au berceau ! Le saint lui dit : – Que Dieu te vienne en aide, va vite le chercher, ou que deux de tes fils y aillent ! Dépêche-toi de l’apporter, pendant ce temps tout le monde t’attend ici ! » Conformément aux ordres d’Aubert, ils lui apportèrent vite l’enfant avec le berceau dans lequel il se trouvait. Ils l’appuyèrent directement contre le rocher ; Bain et ses enfants s’avancèrent alors, empoignèrent la pierre en la soulevant et la firent rouler en bas du Mont. Elle continua à rouler et s’arrêta dans la vallée située au-dessous : elle y est toujours actuellement, on la voit très bien. Certains l’appellent « le Tombeau ». » (Guillaume de Saint-Pair, Le Roman du Mont Saint-Michel, traduction de Catherine Bougy, Presses universitaires de Caen, 2009, p. 126-129). La légende, à quelques lignes près, s’arrête-là.

@ Patrick Bailleul

Au XVIIe siècle, Dom Huynes ajoute quelques détails pittoresques : « Ayant esté apporté, il le prit entre ses bras et ayant approché son petit pied senestre contre une de ces pointes qui estoit plus difficile à desmolir, il l’imprima dedans comme si c’eust été de cire mole et fit tomber par cet attouchement cette pointe du haut en bas où on la voit encor à présent avec l’impression du pied de l’enfant » (Dom Huynes, Histoire générale de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, tome 1, A. Le Brument, Rouen, 1872-1873, p. 28).

Preuve de la vitalité de cette légende, encore au début du XXe siècle, Paul Gout, élève de Viollet-le-Duc et architecte en chef du Mont Saint-Michel de 1898 à 1923, écrit : « Les personnes assez agiles pour escalader les roches formant le soubassement de cette chapelle au Nord-Est remarqueront, sur l’une d’elles, une empreinte de pied humain que les guides montois ne manquent pas de donner comme celle du pied du petit Bain, en faisant toutefois observer que ses grandes dimensions proviennent du creusement opéré dans cette cavité par l’eau dont elle est presque constamment remplie » (Le Mont Saint-Michel, II, Armand Colin, 1910, p. 698). Le pied en question, reproduit dans les carnets du chanoine Pigeon, mesure en effet un peu plus de 21 cm : beau, le bébé !

Chanoine Pigeon, Carnet, 16 août 1858, bibliothèque patrimoniale d’Avranches

Paul Gout, Le Mont Saint-Michel, 1910

Mais alors, la chapelle Saint-Aubert ? Il faut se résoudre aux faits : dans les textes fondateurs que sont Les Chroniques latines et Le Roman du Mont Saint-Michel, elle n’est ni nommée ni évoquée. Cependant…, « Elle continua à rouler et s’arrêta dans la vallée située au-dessous », venons-nous de lire. « L’on construisit à l’endroit précis où elle s’arrêta une chapelle que l’on appela chapelle Saint-Aubert », ajoute la tradition orale, une tradition qui, comme souvent, est riche de sens et ce encore plus quand on est un familier de la Bible et que l’on se rappelle que Jessé avait des fils qu’il présenta un à un au prophète Samuel jusqu’à ce que ce dernier lui dise : « « N’as-tu pas d’autres garçons ? » Jessé répondit : « Il reste encore le plus jeune, il est en train de garder le troupeau ». Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher : nous ne nous mettrons pas à table tant qu’il ne sera pas arrivé ».  Jessé le fit donc venir : le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau. Le Seigneur dit alors : « Lève-toi, donne-lui l’onction : c’est lui ! » » (1 S 16, 11-12). Ce garçon n’est pas n’importe qui, il s’appelle… David.

L’onction de David, Bible de Lubeck, 1484

De sa lignée, surgira un certain Jésus. Ajoutons que pour Pierre Bouet, Bain pourrait bien être non pas un simple fermier ou un petit seigneur mais « l’abbé d’une communauté religieuse établie sur la rive sud, à Itier » (Les Chroniques latines, ibid.). Récapitulons : une sorte de dolmen dressé sur un lieu en hauteur ; un nouveau-né ayant un rapport avec le roi David ; le dolmen tombe à terre et est remplacé par une chapelle. Il ne faut pas être grand clerc pour voir qu’on a là une des nombreuses légendes du patrimoine qui relatent le passage du paganisme au christianisme, qui racontent comment des cultes très anciens ont été balayés par l’arrivée d’un nouveau-né appelé Jésus, et ce par l’entremise de moines et abbés s’implantant un peu partout sur le territoire.

Charles Nodier

La chapelle Saint-Aubert réserve cependant bien d’autres surprises, à commencer par sa date d’origine. Charles Nodier, dans Ses Tablettes romantiques, la fait remonter à l’époque de saint Aubert : « C’est vers le commencement du huitième siècle que saint Aubert, douzième évêque d’Avranches, vint construire le petit ermitage qu’on nomme encore la Chapelle de saint Aubert, entre le pied de la montagne et la grève du grand pays. On raconte qu’il eut alors la pensée d’élever un monument à saint Michel sur le rocher du Soleil, et que parvenu à grande peine à son sommet, il fut retenu un moment par les doutes du peuple, qui ne concevait pas qu’on pût tracer sur la pente presque verticale de la pyramide une route au char des ouvriers ; car le chemin jusqu’alors impraticable, qu’on y parcourt maintenant, était tout hérissé de rocs formidables suspendus sur un abîme. Cependant le vieillard affermi par la foi, et supérieur aux inquiétudes de la foule, se saisit d’un jeune enfant qui s’était introduit parmi elle, et le

soutenant sur les profondeurs effrayantes du précipice : « S’il plaisait à Dieu, s’écrie-t-il, ces rochers

qui opposent selon vous un obstacle si invincible à mes desseins et qui menacent ma solitude, s’abaisseraient sous le pied de cet enfant ; ils descendraient jusqu’à la retraite du pauvre prêtre, et l’entoureraient comme un enclos, car ce que Dieu protège est à l’abri de tous les dangers. » Les rochers descendirent en effet et embrassèrent d’une ceinture sauvage et pittoresque la baie étroite de l’ermitage. On remarque toujours sur leur masse irrégulière, dans un des brisemens les plus bizarres de cette grande ruine naturelle, l’empreinte du pied d’un enfant, gravée avec une franchise et une naïveté qui excluent jusqu’à la pensée qu’elle puisse être l’ouvrage du ciseau. On sent que dans des siècles si étrangers au goût et au sentiment de l’art, ce n’est pas ainsi que l’art aurait procédé, et que cette pierre n’est point travaillée, mais qu’elle a obéi ».

Tablettes romantiques, « Saint-Michel », fragment, 11 nov. 1820.

Notons au passage qu’un autre romantique, Paul Féval, évoque la chapelle dans un de ses romans les plus célèbres, La Fée des grèves : « A l’éperon occidental du Mont, il y avait une petite chapelle, restaurée depuis, et qui est placée aujourd’hui comme elle l’était alors sous l’invocation de saint Aubert. Cette chapelle est complétement isolée. Hue de Maurever s’y était caché derrière l’autel. Quand la nuit fut venue, il traversa le bras de grève mouillée qui sépare les deux monts, et gagna Tombelène » (édition ci-dessous, p. 162).

Paul Féval

Jetons maintenant un œil dans l’encyclopédie participative Wikipédia : « Comme le suggère son style roman élémentaire, elle aurait été érigée vers le XIIe siècle, probablement sous Robert de Torigni (abbé de 1154 à 1186), en l’honneur de saint Aubert ». Notons qu’aucune source n’est citée et rappelons que Guillaume de Saint-Pair, qui comme nous venons de le voir était moine durant cette période, n’en dit mot. Henry Decaëns, non sans bon sens, ajoute : « comme cette chapelle n’est pas protégée par un rempart, si elle avait été construite à l’époque romane, elle aurait été détruite pendant la guerre de Cent Ans. »

La plupart des spécialistes (Paul Gout, Germain Bazin, etc.) ont donc estimé que la chapelle serait plutôt de la fin du XVe siècle. Henry Decaëns, par exemple, la rattache aux grands travaux de la reconstruction du chœur de l’église abbatiale après la guerre de Cent Ans (100 clés du Mont-Saint-Michel, éd. Des Falaises, 2019, p. 119). L’imprécision de la période donnée révèle cependant que les uns et les autres sont incertains. A la fin du XIXe siècle, un autre grand nom de l’Histoire du Mont, globalement plutôt fiable puisqu’il est par exemple un des premiers à mettre magistralement à bas toutes les inepties qui couraient alors sur la forêt de Scissy, le chanoine Pigeon, propose d’ailleurs une autre date : « Le Mont-Saint-Michel renfermait : 1° La chapelle Saint-Aubert, bâtie au XVIe siècle sur une presqu’île au nord-ouest du Mont. Elle est bien conservée » (Le Diocèse d’Avranches, in Mémoires de la Société académique du Cotentin, tome 5, Imprimerie de Salettes, Coutances, 1887, p. 159).

Cependant, fait à juste titre remarquer François Saint-James, « le Guide des pèlerins du Mont Saint-Michel, rédigé par le franciscain Francois Feuardent vers 1600, n’en dit mot. La chapelle Saint-Aubert n’apparait pas non plus dans les manuscrits liturgiques de l’abbaye, ce qui est logique puisque si elle appartient à l’abbaye, comme toutes les constructions du Mont, elle dépend de l’église paroissiale. C’est seulement en 1636 qu’on la voit apparaitre dans un texte quand un prêtre de l’église Saint-Pierre, Maitre Jean Peschard, est chargé de célébrer « la sainte messe aux pèlerins » dans la chapelle, et d’en « recevoir les émoluments » » ! Et François Saint-James de conclure : « Je pense qu’elle fut construite « ex nihilo » au début du XVIIe siècle. L’absence de baie dans le chevet, l’appareillage particulier des fenêtres sont les indices d’une construction de cette époque », non sans modestement ajouter : « Je suis prêt à faire amende honorable si quelqu’un prouve le contraire ».

Une certitude est qu’en 1640, la chapelle est bel et bien là. En effet, suite à une réforme de l’ordre bénédictin, en 1622, douze moines de Saint-Maur s’installent sur le Mont. S’intéressant à son histoire, ils dépouillent les archives de l’abbaye. L’un d’entre eux, Dom Huynes, synthétise tout ce qu’il a trouvé dans un ouvrage cité plus haut et intitulé Histoire générale de l’abbaye du Mont or, au détour d’une ligne, on peut lire : « Depuis St Aubert ayant esté canonizé, on bastit en son honneur sur icelle [pierre] la chapelle qu’on y voit encore » (Dom Huynes, ibid., p. 28).

Dom Huynes, Histoire générale de l’abbaye du Mont archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc481513

                                                                                                       

Par la suite, la plupart des ouvrages sur le Mont la mentionnent. Quelques-uns la représentent. En 1889, par exemple, un certain Edouard de Bergevin en fait un joli dessin à la page 80 d’un ouvrage aux forts relents commerciaux intitulé Le Mont Saint-Michel et ses merveilles, ouvrage censé être écrit par le fameux ermite de Tombelaine : « Tout à l’ouest de l’île se trouve la vieille chapelle de Saint-Aubert, pittoresquement perchée au sommet d’un roc. »

En 1909, Paul Gout en propose une photographie dans son Guide du visiteur au Mont Saint-Michel, 1909, (A. Colin, Paris, p. 7). Notons qu’entre les deux représentations est apparue en haut du pignon une statue de Saint-Aubert.

Les uns et les autres sont cependant, eux aussi, bien loin d’avoir fait le tour de la chapelle Saint-Aubert. François Saint-James dans une capsule vidéo encore en ligne (https://www.youtube.com/shorts/2LVsrPZHu7E) attire notre attention sur deux lieux très intéressants rarement évoqués dans les ouvrages du passé : le retable de la chapelle et son sol. Le premier, dans sa partie basse, pallie l’exiguïté du lieu en contenant une sorte de sacristie incorporée. Au milieu du second, on aperçoit une dalle qui cacherait un caveau où, nous dit François Saint-James, auraient été entreposées en 1897 quelques-unes des 246 reliques détenues au Mont, celles qui n’auraient pas été détruites ou disséminées durant la période révolutionnaire.

@ C.  Anger

Autrement dit, là, sous nos pieds, se trouvent peut-être un bras de Saint Aubert, des bouts de papes, la tête de Sainte Suzanne, des cheveux de Saint François d’Assise et un morceau de la chasuble de Saint Thomas Becket…

Avec un tel patrimoine et une telle situation, face aux terres appartenant à l’abbaye, on comprend, comme nous l’a appris Henry Decaëns, que ce lieu a longtemps servi pour ce qu’on appelait les rogations : trois jours avant la fête de l’Ascension, le clergé du Mont y allait en procession et priait pour la prospérité des moissons à venir.

  @ Patrick Bailleul

L’histoire de la chapelle est cependant riche de plusieurs autres épisodes : en février 1908, elle est classée monument historique et en 1947, son pignon est orné d’une nouvelle statue de saint Aubert.

@ EdouardHue, sous licence Creative Commons,, 2011 09 10

Terminons par deux points qui ne peuvent laisser insensibles les Amis du Mont. Tout d’abord, en 1937, Henri Voisin, le fondateur de ladite association, conformément à son habitude annuelle, propose aux adhérents une nouvelle gravure du Mont, une gravure représentant… la chapelle Saint-Aubert (cf. Les Amis du Mont Saint-Michel, n° 51, octobre 1937).

Et surtout, peu la remarquent mais près de l’escalier extérieur de la chapelle, existe une petite plaque avec une inscription devenue illisible, une inscription émouvante…

Elle rappelle, ainsi qu’en témoignent également les quelques lignes ci-dessous extraites des pages 210 et 211 du septième numéro de la revue de notre association, qu’en 1913, les Amis du Mont Saint-Michel ont financé l’escalier en question.

Belle invitation à continuer l’œuvre de nos prédécesseurs et ce d’autant plus que des besoins se font de plus en plus sentir : érosion marine, invasion végétale, nécessité de réfection de la toiture, de la charpente, de la porte, des vitraux, du retable… D’ores-et-déjà les Amis du Mont, soucieux de se mettre dans les pas de ceux qui les ont fondés, se sont engagés à prendre en charge le financement d’une partie de la future porte d’entrée de la chapelle.

La tâche est belle et noble ; aidons l’Etablissement Public et la commune du Mont à la réaliser dans sa totalité. Pour cela, il suffit de se rendre sur le site de la fondation du patrimoine en cliquant sur le lien ci-dessous :

https://www.fondation-patrimoine.org/les-projets/la-chapelle-saint-aubert-du-mont-saint-michel/104278

Avec tous nos remerciements à Patrick Bailleul et à Marie-Pierre Bouet pour nous avoir fourni quelques documents et à Henry Decaëns et François Saint-James pour avoir relu, complété et amendé cet article.

Stéphane Gallon

@ C. Anger