Un milieu de vie par intermittence : les vasières de la baie du Mont Saint-Michel
La plupart des milieux de vie de nos régions sont stables. Quelle que soit l’heure, le bocage reste le bocage. Il n’en est pas de même pour la zone de battement des marées : à découvert ce matin, noyé sous 8 mètres d’eau ce midi, à découvert ce soir … Après avoir fait un rappel de l’histoire de ce milieu, nous allons voir les adaptations utilisées par les animaux pour exploiter ces espaces si particuliers.

Barge à queue noire @ Luc Loison GONm
Petit historique d’un milieu naturel
En remontant jusqu’au Moyen-Âge, nous apprenons que les remparts et les tours du Mont ont des fondations profondes : le niveau des sables et vases était beaucoup plus bas qu’actuellement, on parle d’une dizaine de mètres de différence par rapport au niveau actuel. En conséquence, les marées basses découvraient moins longtemps les fonds. On comprend mieux l’appellation de “Mont Saint-Michel au Péril de la Mer”. Marcher du Bec d’Andaine jusqu’au Mont devait se faire sur un temps d’exondation plus court qu’actuellement.
On le sait, partout dans le monde, les caps s’érodent, les baies se comblent. A chaque marée montante, le flux charrie des sédiments ; à marée haute puis au jusant, les courants sont plus faibles, une partie des sédiments se déposent. Année après année, siècle après siècle, les fonds s’exhaussent peu à peu. Actuellement, le phénomène est très visible dans la partie est de la baie : sur les bancs de sables, les plantes pionnières s’installent, la marée n’y vient plus qu’aux forts coefficients. Du Grouin du Sud, l’évolution du paysage est même spectaculaire depuis quelques années.
Quelle vie dans ces espaces ?
Tout d’abord, le premier millimètre de vase : c’est là que peuvent se développer quelques algues microscopiques, des diatomées.
Ensuite, les 20 centimètres suivants : coquillages de plusieurs espèces et vers marins ont élaboré des stratégies de survie pour résister à la rareté de l’eau deux fois par jour, lors des marées basses. Ce sont eux qui seront le garde-manger des oiseaux dont nous allons parler maintenant.
Les oiseaux
Si la plupart des oiseaux vivent selon l’alternance jour / nuit, ceux qui fréquentent l’estran suivent le rythme tidal, ils sont en activité à marée basse et en repos à marée haute, quelle que soit l’heure du jour. Que la marée soit basse à midi ou à minuit, ce sera l’heure de se nourrir. La baie du Mont Saint-Michel est un site essentiel pour toute une catégorie de ces oiseaux, souvent appelés les limicoles (= habitants des limons). Quelques exemples…

Bécasseaux variables @ Luc Loison GONm
Le bécasseau variable est un oiseau de petite taille. Très grégaire en dehors de la période de reproduction, on peut en voir des milliers ensemble. En vol, les mouvements collectifs et coordonnés, appelés “murmurations”, sont spectaculaires.
Le courlis cendré est le plus grand des limicoles. Depuis sa protection récente, il reconstitue peu à peu ses effectifs. Son long bec lui permet de sonder la vase en profondeur.

Grands gravelots @ Luc Loison GONm
Le grand gravelot, le pluvier argenté ont un bec court, ils exploitent la nourriture disponible à la surface des sables. La baie est d’importance internationale pour plusieurs de ces oiseaux, c’est-à-dire que nous pouvons y rencontrer au moins 1% de la population mondiale de ces espèces, le plus souvent en hivernage.
L’avantage de ce rythme est d’accéder à une nourriture abondante, en sécurité : les prédateurs sont rares sur l’estran. L’inconvénient est le moment de repos : lors des grandes marées, les secteurs sans dérangements sont rares, les plages fréquentées par de nombreux humains, chiens, chevaux.

Spatule blanche et aigrette garzette @ Luc Loison GONm
D’autres oiseaux, qui ne sont pas des limicoles, ont un rythme proche : la spatule blanche, l’aigrette garzette, le héron cendré cherchent dans les flaques laissées par la mer des crevettes, des poissons. Mais ils fréquentent aussi des marais d’eau douce.

Goéland marin : un jeune et un adulte @ Luc Loison GONm
Les goélands quittent en nombre la baie le matin, en direction des vallées. Ils reviennent dans l’estuaire pour la nuit. Mais certains restent et y recherchent leur nourriture, en piétinant le sable pour faire remonter de petits coquillages.
Les mammifères
Le phoque veau-marin trouve chez nous les conditions de reproduction les plus au sud de son aire de répartition. Son rythme est inversé par rapport aux oiseaux : au repos à marée basse, il est en pêche à marée haute, durant laquelle il peut se rapprocher des plages.
Le grand dauphin reste souvent dans les zones assez profondes, il ne s’approche du rivage que le long des falaises de Carolles ou entre Cancale et la pointe du Grouin.
En résumé, la zone de balancement des marées, en baie, accueille de nombreux oiseaux toute l’année, en particulier en hiver : plus de 50 000 oiseaux sont recensés par le GONm et Bretagne Vivante chaque année à la mi-janvier. Les périodes de migration voient aussi des pics de fréquentation, comme ces tadornes de Belon en halte après la nidification. Le seul point noir de leur vie ici est le dérangement sur certains secteurs à marée haute.

@ Luc Loison GONm
Thierry Grandguillot