Le Mont en… Ethiopie

En 1868, certains missionnaires et représentants du gouvernement britannique ayant été emprisonnés par Téwodros II, l’empereur d’Ethiopie, la fière Albion décide de réagir en envoyant une expédition punitive. Elle ne lésine pas sur les moyens : 30 000 hommes, 55 000 animaux, « notamment des chevaux, bœufs, mulets et éléphants qui ont marqué les mémoires ».

Joseph Ettlin, Tewodros II se donnant la mort

John Tenniel, Caricature représentant le Royaume-Uni menaçant Tewodros II

Une première confrontation a lieu à Arogué. Mal équipés, les Ethiopiens « sont repoussés en une heure seulement sous une pluie diluvienne qui rend inutilisables leurs fusils à mèche : 400 d’entre eux trouvent la mort et plusieurs milliers sont blessés, face à des pertes britanniques limitées à une vingtaine de blessés. Les deux jours suivants, Téwodros libère les otages européens, mais refuse de se rendre. Pour ne pas être capturé, il se suicide d’un coup de pistolet le 13 avril quand les troupes britanniques attaquent la forteresse» (Ibid.) de Magdala (ville du centre de l’Ethiopie maintenant appelée Amba Mariam), une place forte située à 2780 m d’altitude.

Non seulement le lieutenant général Robert Napier qui commande les troupes s’en empare aisément mais il la pille sans état d’âme. Peu après, rassemblant le butin, il organise une vente aux enchères. Or l’un des présents est un certain Richard Holmes, assistant au département des manuscrits du British Museum. Il en profite donc pour récupérer 350 manuscrits.

Incendie de la forteresse de Magdala

De retour au pays, il cède quelques-uns des manuscrits récupérés à l’antiquaire londonien Bernard Quarich qui en offre à Lady Valerie Meux, une courtisane britannique devenue mondaine après avoir épousé l’héritier anobli d’une célèbre famille de brasseurs. A peine mariée, cette excentrique ne cesse de défrayer la chronique. Elle fait installer dans la propriété de son mari une patinoire d’intérieur, une piscine et un musée des antiquités égyptiennes. Elle va jusqu’à acheter le Temple Bar, une des portes de la Cité de Londres, et à le faire déplacer chez elle, brique par brique, pour doter sa demeure d’une entrée très « comme il faut ». On raconte aussi qu’elle avait l’habitude de se promener à Londres dans une calèche tractée par des zèbres.

Whistler, Harmony in Pink and Grey, (portrait de Lady Meux), 1881

Mais quels sont les manuscrits offerts à Lady Meux ? En 1898 et 1900, ils ont été traduits par Ernst Alfred Wallis Budge sous les titres respectifs de Life of Mäba’a Seyon et Miracles of the Virgin Mary. Et, ô surprise, tous deux contiennent…, le miracle de « L’Accouchée des Grèves », le récit de cette femme qui accouche dans la baie du Mont Saint-Michel, miracle dont la première occurrence se trouve dans un manuscrit des moines du Mont, Les Chroniques latines, autrement dit, à vol d’oiseau, 5412 kilomètres plus loin. Non seulement, les manuscrits de Lady offrent deux versions de cette légende mais elle y est aussi si magnifiquement illustrée qu’il est difficile de faire plus beau cadeau du mois.

Chapter XXXII, “The Virgin Mary and the woman who was about to bring forth”, Manuscrit A, folio 72b

Chapter XXXII, “The Virgin Mary and the woman who was about to bring forth”, Manuscrit B, folio 58b

De quand datent ces manuscrits ? Difficile à dire avec exactitude. Si l’on en croit l’introduction de la première version anglaise, le plus ancien (A), un livre de vélin composé de 105 feuillets mesurant environ 35,5 cm sur 33 cm aurait été réalisé pour un roi d’Ethiopie et aurait servi, vu la taille de l’écriture, lors d’occasions réunissant une assez grande assemblée de moines ou de laïcs. « Le nom du personnage royal qui avait fait rédiger le manuscrit, nous dit Wallis Budge, était mentionné, selon l’usage immémorial en Éthiopie, au début et à la fin de chaque miracle, afin d’obtenir une bénédiction céleste en récompense de son œuvre pieuse. Cependant, avec le temps, le roi mourut et le volume passa entre les mains d’un autre roi, qui fit effacer le nom de son prédécesseur et y inscrivit le sien, afin d’obtenir lui aussi une bénédiction. Le nom du premier propriétaire royal est perdu, mais le nom qui le remplace est David. » L’auteur de l’introduction pense que le David en question serait David Ier (1382 – 1411 ap. J.-C). Partant de ce fait et sachant que les scribes éthiopiens n’illustraient pas leurs livres d’images en couleur avant la fin du XIVe siècle ou le début du XVe siècle, il en déduit que « Le texte et les illustrations semblent être antérieurs à la première moitié du XVIe siècle, période durant laquelle le roi David II régna. Le second manuscrit (B) serait, lui, beaucoup plus récent, probablement du troisième quart du XVIIIe siècle. En effet, « le roi Takla Haymanot et son épouse Abala Dengel sont mentionnés au folio 5b, colonne 1, et les preuves archéologiques indiquent qu’il s’agit du second roi portant ce nom, qui régna de 1769 à 1777. »

Comment expliquer la présence d’une telle histoire dans un manuscrit perdu au fin fond de l’Ethiopie ? « Plusieurs […] grandes collections de légendes de la Vierge […] circulaient en Europe aux XIe et XIIe siècles. […] Avec le temps, des copies manuscrites de ces « Collections » furent transportées en Orient et traduites en arabe, puis, probablement par l’Égypte, parvinrent en Éthiopie, où elles furent accueillies avec joie. Très vite, des traductions ou versions éthiopiennes furent réalisées, et des scribes et artistes locaux consacrèrent leur temps et leur énergie à la production de manuscrits semblables à ceux reproduits dans ce volume. Les premiers ouvrages de ce genre ne contenaient probablement que des miracles « étrangers », mais avec le temps, des miracles « autochtones » y furent ajoutés. Dans les Manuscrits de Dame Meux n° 2 et 3, nous trouvons de nombreux exemples des deux catégories de miracles et, [comme le prouve celle ici étudiée], et il n’est pas difficile de retrouver les sources de la plupart de ceux que l’on peut qualifier d' »étrangers »2. » L’histoire de ces manuscrits ne s’arrête cependant pas là. En 1902, le ras Makonna homme politique éthiopien, père du dernier empereur d’Ethiopie, Haïlé Sélaissié, vient en Angleterre pour le couronnement d’Edouard VII. Il apprend l’existence des manuscrits et tente de les récupérer. Lady Meux refuse mais en 1910, au moment de mourir, elle les lègue à Ménélik II (1889-1913), l’empereur d’Ethiopie de l’époque. La justice britannique s’y oppose.

Stéphane Gallon

Sources :

Estelle Solier, « La bataille de Maqdala », MEG, mai 2024 – juin 2025.

Lady Meux Manuscripts n° 2-5, The miracles of the blessed virgin Mary, and the life of Hannâ (Saint Anne), and the magical prayers of A̕hĕta Mîkâêl : the Ethiopic texts, edited by E. A. Wallis Budge, 1900.