De Francion à… Jésus

Grâce à Baptiste Etienne, le responsable de la Bibliothèque patrimoniale d’Avranches, les Amis du Mont ont eu la possibilité de découvrir deux manuscrits du Mont Saint-Michel peu connus par le grand public.

Tout d’abord, datant du XIIe siècle, le manuscrit 145, intitulé Capitularia Caroli Magni et Ludovici Pii (Le Capitulaire de Charlemagne et de Louis le Pieux). Baptiste a attiré notre regard sur une étrangeté : dès l’incipit, les rois Francs qui y sont évoqués sont présentés comme des descendants de Priam, le père d’Hector, le roi mythique de la ville de… Troie !

Commençons par rappeler que le procédé n’est pas nouveau. Quand Virgile écrit la grande épopée romaine qu’est l’Enéide, il fait remonter l’origine de Rome à un prince Troyen, Enée. Toute nouvelle dynastie veut crédibiliser son pouvoir, se donner de la légitimité. Quoi de mieux alors que de s’inventer d’illustres ancêtres ? Cette généalogie fantaisiste naît à l’époque mérovingienne et perdure jusqu’au XVIe siècle, via par exemple La Franciade de Ronsard. D’un ouvrage à l’autre, les versions diffèrent. Le fondateur s’appelle tantôt Francion tantôt Anténor. Il est parfois le frère d’Enée, parfois le fils d’Hector. Il fuit Troie en flammes et fonde la ville de Sycambre sur le Danube (peut-ête Buda) où ses descendants s’installent pendant plusieurs générations. Ces derniers, battant le peuple des Alains, sont alors dotés du nom de Franc, synonyme de Féroce. Pour une histoire de non-renouvellement d’exemption d’impôt, leur chef, Marcomir, les fait passer en Gaule. Son fils, Pharamond, devient le premier roi des Francs.  Par la suite, d’autres textes, renouvèlent l’opération mais cette fois avec les Gaulois, ce qui fait que Gaulois et Francs se retrouvent alors avec les mêmes ancêtres, que tous les Français s’avèrent du même sang et donc que l’arrivée des Francs n’est plus vue comme une perte de pouvoir des Gaulois mais comme des retrouvailles. L’unité nationale s’en trouve fortifiée. Il n’y a pas qu’au Puy du Fou qu’on maltraite l’Histoire ! (Pour en savoir plus, Colette Beaune, Naissance de la nation France, Gallimard, « Folio Histoire » Paris, 1985).

Le deuxième ouvrage proposé par Baptiste Etienne est encore plus étonnant, il s’agit du début du manuscrit 166, manuscrit du XIVe siècle qui contient aussi La Légende dorée de Voragine. Il y a encore peu, les premières pages dudit manuscrit n’avaient pas été identifiées. On sait maintenant qu’il s’agit du Compendium historiae in genealogia Christi de Pierre de Poitiers, chancelier de l’Université de Paris entre 1193 et 1205. Cette œuvre est un abrégé de la généalogie du Christ. Il en existe de nombreuses versions sous la forme d’un rouleau. Les spécialistes pensent qu’il s’agissait d’un ouvrage pédagogique pour « les pauvres clercs ». La forme du rouleau le rendant plus « adapté à une lecture continue. Au caractère pédagogique s’ajoute une dimension symbolique qui consiste à dérouler l’histoire jusqu’au Christ, c’est-à-dire jusqu’à la rédemption finale ». « Le Compendium est présenté sous forme d’arbre généalogique. Partant de médaillons représentant Adam et Ève, des lignes descendent jusqu’aux médaillons étiquetés comme leurs enfants, lesquels sont reliés à leurs propres enfants, et ainsi de suite.

                                                                                              La descendance d’Adam et Eve

Des blocs de texte, disposés autour des médaillons, décrivent des personnes et des événements. La ligne centrale (la linea Christi) se poursuit sans interruption jusqu’à la naissance du Christ. Le Compendium inclut également, parallèlement à cette ligne centrale, des lignes chronologiquement simultanées. Il illustre, par exemple, la concomitance entre les rois d’Israël et les rois de Juda.

Les rois de Juda et d’Israël

[…]  Le Compendium présente des informations historiques complémentaires sous forme de diagrammes, indépendants de l’arbre généalogique principal. Presque tous les exemplaires contiennent trois de ces diagrammes supplémentaires. Le premier représente les quarante-deux campements des Israélites dans le désert au cours de trois années différentes, le deuxième l’emplacement des tentes des douze tribus d’Israël autour du Tabernacle, et le troisième un plan de Jérusalem. De nombreux exemplaires du Compendium incluent également une ou plusieurs coupes de l’Arche de Noé.

Ces diagrammes témoignent du mode d’étude théologique dominant à l’université à l’époque de Pierre de Poitiers, un mode d’étude fondé sur l’analyse des détails numériques comme base de l’exégèse. Le Compendium divise l’histoire en six âges (qui commencent respectivement avec Adam, Noé, Abraham, David, Sédécias et la naissance du Christ), délimités parfois par des illustrations. Mais le déroulement de l’arbre généalogique reste continu. »  La version d’Avranches est sous la forme d’un codex, ce qui veut dire que les scribes ont dû trouver des solutions « pour assurer la continuité entre les pages, souvent par le biais d’étiquettes ou de codes couleur » (Bleier, Roman, et al. « History as a Visual Concept: Peter of Poitiers‘ Compendium Historiae. » Manuscript Studies: A Journal of the Schoenberg Institute for Manuscript Studies, vol. 9 no. 2, 2024, p. 322-335. Project MUSE).