Le « jardin » des soldats
David Fiasson, agrégé d’histoire et ancien élève de l’ENS de Lyon, a été lauréat successivement des prix Louis d’Estouteville et Robert de Torigny décernés par les Amis du Mont Saint-Michel, en récompense de ses travaux sur le Mont Saint-Michel pendant la Guerre de Cent Ans. Son intervention le vendredi 10 avril à Avranches s’inscrivait dans le cadre du cycle de conférences publiques hors les murs à l’initiative de François Saint-James, consacré aux jardins. Le conférencier, avec un humour certain, a parfaitement relevé le challenge posé par ce titre pouvant paraître quelque peu incongru.

David Fiasson a commencé sa conférence en mentionnant que les historiens ayant travaillé sur ce sujet au XIXè siècle, en particulier Siméon Luce et Oscar de Poli, ont présenté une vision très influencée par le contexte politico-religieux de l’époque, pouvant expliquer ainsi un certain manque d’objectivité dans leurs conclusions.


Pendant cette période troublée de la Guerre de Cent Ans, une nécessaire cohabitation entre habitants, soldats et religieux va devoir s’installer sur le rocher. Au début du XVe siècle, on peut estimer la population locale à 900 habitants, auxquels s’ajoutent quelques 700 soldats et auxiliaires et environ 25 moines et leurs serviteurs. Des montois ayant quitté le rocher, certaines de leurs maisons sont occupées par des soldats, tandis qu’une partie de la garnison loge au sein même de l’abbaye. Ce partage du lieu entre 3 catégories d’habitants aux modes de vie et aux besoins très différents ne va pas être sans poser problème.
Le conférencier a tout d’abord décrit les ressources à la disposition de cette population hétérogène. L’eau tout d’abord, indispensable, recueillie et conservée dans des puits et citernes dont certaines vont être alimentées par des seaux d’eau puisés dans le Couesnon. Les terres cultivables bien que restreintes, permettent de récolter des légumes, et des animaux, volailles, bœufs et cochons sont élevés sur le Mont, ajoutant une ressource carnée aux produits tirés de la mer. Ces productions sur place s’avèrent tout de fois insuffisantes. Grâce aux Bretons, en particulier les Malouins, un véritable cordon ombilical par voie de mer va s’instaurer, ravitaillant ainsi le rocher en diverses denrées dont le vin d’Anjou…

La garnison présente sur le Mont va aller quérir sur terre des ressources supplémentaires, véritables gains de guerre, au moyen de trois modes d’action : aventures, courses et appatis. Les aventures, avec une dizaine de soldats qui vont aller se servir dans un rayon qui n’excède pas 25 km, les courses dans lesquelles quelques cent hommes vont aller rançonner un convoi ou un village, et les appatis, contribution forcée levée sur une paroisse ennemie, vont permettre aux hommes d’armes d’amener victuailles et biens sur le rocher et d’améliorer leur quotidien.
Les religieux vont être les premiers à souffrir de la présence des militaires, ceux-ci n’ayant pas hésité à faire main basse sur les réserves d’argent de l’abbaye et autres biens déposés par des institutions religieuses qui les pensaient en lieu sûr. Les moines auront cependant réussi à sauvegarder les reliques !!! Les militaires vont également exercer eux-mêmes la justice, auparavant dans les mains du vicomte d’Avranches, dressant fourches et gibets dans la grève, véritable abus de pouvoir aux yeux des religieux.

Qu’en est-il des distractions ?
En premier lieu, le temps libre des hommes d’armes se passe dans les tavernes, que l’on peut estimer à une vingtaine à cette époque sur le Mont, jouant aux dés ou au jeu de tables. Les soldats pratiquent aussi le tir à l’arc, qui peut servir d’arbitre pour déterminer qui va payer les consommations, et de véritables tournois entre équipes de plusieurs hommes sont organisés dans la baie à marée basse. Sans oublier bien sûr la présence de prostituées que l’on fait monter jusque dans l’abbaye, ce qui n’est pas sans créer certains contentieux avec les religieux…


L’auditoire nombreux, attentif et conquis a vivement applaudi David Fiasson, l’encourageant à revenir ultérieurement pour relater d’autres aspects de la vie au Mont pendant cette période dans laquelle « l’irréductible rocher » fut le seul endroit à tenir tête aux Anglais. En attendant, il est possible et conseillé de se procurer l’ouvrage de David Fiasson : Le Mont-Saint-Michel dans la guerre de Cent Ans paru aux Presses Universitaires de Rennes en début d’année.
Marie-Pierre Bouet
