Une instit. pas tout à fait comme les autres

Qui le sait ? Une expérience unique en France se vit depuis 15 ans au Mont Saint-Michel, une professeur des écoles y est détachée à temps plein. Elle s’appelle Delphine Davy. Les Amis du Mont l’ont rencontrée pour vous.

Il y a les PDG, les DG, les DGA, les PI ; Delphine, elle, est EFMDAMCMNEP. Vous êtes prêts ? Inspirez, expirez, inspirez : Enseignante Formatrice Missionnée par la Direction Académique de la Manche auprès du Centre des Monuments Nationaux et de l’Etablissement Public. Heureusement, on peut faire plus court et cela donne : Responsable des Programmes Educatifs. Les élèves concernés ? Les enfants du département de la Manche ayant entre 3 ans et 11 ans. La mission de Delphine ? Informer le public scolaire, former les enseignants, produire des supports et des dossiers, concevoir des projets.

Produire des supports ? Comme les compagnons du tour de France qui, jadis, fabriquaient des arcs-boutants ? Oui ! C’est exactement cela. Tous les jours, Delphine œuvre pour que des enfants puissent grandir, puissent tenir debout, tout seuls, et deviennent des adultes rayonnants. Sauf que les supports qu’elle crée ne sont pas de pierre mais de mots, de chiffres et d’images.

Delphine a par exemple inventé un rallye sur l’architecture militaire et civile du Mont. D’un côté des définitions, de l’autre des photos de créneaux, de meurtrières, d’épis de faîtage, etc. Les enfants doivent relier les unes aux autres et retrouver sur une carte les lieux étudiés.

Delphine a aussi imaginé un jeu de piste digne du Da Vinci Code. Tout commence par une énigme à résoudre qui mène à une boîte contenant un enregistrement, l’enregistrement de la voix de Louis IX, de la mère Poulard, d’un soldat anglais, etc. A chaque fois, le personnage raconte aux enfants un épisode de sa vie et leur lance un défi qui, relevé, conduit à un dernier indice permettant de découvrir un super-héros. Etant donné qu’un secret est quelque chose qui se dit tout bas à tout le monde, je ne vous révèlerai pas que le super-héros en question a des ailes et est assez connu au Mont.

Une autre activité originale consiste à envoyer les élèves dans le village et à leur demander de trouver des situations mathématiques. Cela peut être aussi bien un calcul sur les prix des crêpes qu’une analyse des formes géométriques de tel ou tel vitrail. A chaque fois, des problèmes mathématiques en bonne et due forme sont créés par le groupe, problèmes que les enfants se font ensuite un malin plaisir de tester sur toutes les écoles de la Manche.

Delphine est aussi à l’origine d’un livret évoquant les valeurs fondamentales de l’Unesco. Une nouvelle fois, la créativité est au rendez-vous. Les élèves doivent mener une enquête et réaliser un article ou un podcast exposant les quatre grandes raisons du succès du site.

Au fait, les connaissez-vous ? Eh ! oui, grâce à Delphine, des petiots de 7 à 8 ans en savent plus que la plupart d’entre nous. Le Mont, un lieu unique au monde par sa valeur esthétique universelle, par les prouesses techniques qu’il a fallu mettre en œuvre pour le construire, parce qu’il est représentatif de la civilisation médiévale et enfin par sa dimension spirituelle.

La compagnonne Delphine ne passe cependant pas ses journées qu’à fabriquer à la chaîne des arcs-boutants symboliques. Constamment, elle sort de sa coquille et prend son bourdon, sa besace pour aller au-devant des classes. Avec les instituteurs et institutrices qui lui font appel, elle construit alors des séquences centrées sur les programmes scolaires en vigueur. Elle fait aussi siens les dispositifs nationaux : Semaine de la Presse, Nuit de la lecture, Journées européennes du patrimoine, Journées nationales des artistes, etc. Et ce avec d’autant plus de plaisir que ces deux dernières propositions ont un intitulé qui correspond magnifiquement au lieu : « lever les yeux ».

Notre compagnonne se fait même parfois pèlerine. Incapable de se satisfaire de la monotonie du quotidien, n’ayant peur de rien, elle se lance alors dans des projets à faire frémir les plus téméraires. Fi les obstacles administratifs de grands chemins, fi les frontières ! Ses miquelots, elle les emmène là où ils n’auraient jamais pu aller sans elle. Ne va-t-elle pas conduire l’an prochain une classe de CM1 dans les impressionnants amphithéâtres de l’Université de Caen où d’éminents docteurs en histoire et histoire de l’art ont accepté de présenter à des gamins de dix ans le « Far-West antique », des objets médiévaux ou la vie de Guillaume le Conquérant. Est même prévue la visite d’un laboratoire d’anthropologie et de céramologie.

Parfaitement consciente que, comme le disait Pierre Dac, « De tous les arts, l’art culinaire est celui qui nourrit le mieux son homme », Delphine alimentera également l’an prochain sa marmaille avec un projet autour de la gastronomie normande. Deux classes vont travailler avec le meilleur ouvrier de France 2011, Christophe Pacheco. Elles créeront avec lui de A à Z, ou plutôt de la basse-cour à la poêle, un plat à base d’œufs qui sera ensuite mis à la carte du restaurant où œuvre ce chef. Elles auront, de plus, droit à une visite de l’établissement, à une dégustation et à une master class sur le dressage de table.

« Semper dynamicior, semper creativior, semper longius progrediens”, telle pourrait être la devise de Delphine. La France ? Trop petite pour cette grande voyageuse qui passe son temps libre à arpenter tant l’île de Madagascar que la Tanzanie ou la Turquie. En toute cohérence, au printemps prochain, c’est de l’autre côté des Alpes que son regard d’institutrice la portera. Pendant que des petits Français photographieront sous tous les angles le Mont Saint-Michel, des petits Italiens feront de même avec le Mont Gargano. Les photos seront réunies, les élèves des deux pays échangeront et créeront des diptyques qui seront exposés le long du Grand Degré.

On comprend qu’avec de telles expérimentations, Delphine en a vécu des moments forts durant les quinze dernières années passées. Des yeux qui s’allument quand soudain ils comprennent une notion. Le « waaa » qui s’échappe des lèvres des élèves quand ils pénètrent sur la terrasse de l’Ouest. Ou ces migrants allophones si réticents à entrer dans l’abbatiale qui retrouvent dans Michel un pan de leur culture et, soudain, se sentent un peu moins étrangers.

Comment aussi oublier cette soirée où, sous les voûtes de l’abbatiale, Delphine a fait interpréter par des élèves français et par des pygmées de la République Centrafricaine une chorégraphie et des chants polyphoniques reconnus par l’Unesco comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité, les chants aka ?

Pour le même projet, partant de sons enregistrés dans le Mont, Delphine a transformé la crypte des gros piliers en forêt équatoriale sonore. Modeste, elle concède que si les oreilles françaises avaient vraiment l’impression d’être sous les tropiques, les pygmées furent un peu plus dubitatifs quant au résultat obtenu.

Et ces détenus de Coutances qui de retour en prison se font les médiateurs de ce qu’ils ont vu au Mont et vont jusqu’à inviter à un temps de restitution leur juge d’application des peines. « Une belle claque d’humanité », commente Delphine. Que dire de plus, que dire de mieux sur le travail que Delphine accomplit tous les jours ?