« Je veux une vie en forme de sable dans des mains » (Boris Vian)
Saint-Jean-le-Thomas n’est pas qu’ « une station balnéaire située dans un site de paysages protégés, lieu des plus grandes marées d’Europe et traversée par le G.R. 223 ». C’est aussi un passionnant terrain d’observation géologique qu’Estelle et Raphaël Taillardat ont récemment fait découvrir à une quinzaine d’Amis du Mont Saint-Michel.

© Sabine Simonne
Géologiquement, le site est bien connu car dans les années 50, a été envisagé d’y bâtir une immense usine marémotrice qui aurait obstrué la Baie de Granville à Cancale. Avant de se lancer dans l’aventure et d’y renoncer, EDF a envoyé ses spécialistes sur place pour tout cartographier.

© Sabine Simonne
Le merveilleux « tableau » ci-dessous qui propose une coupe du massif de Carolles (N) jusqu’au massif de Saint-Broladre (S) aide à décrypter ce qui pour un quidam n’est que sable et cailloux.

© Sabine Simonne
Tout d’abord, sous nos pieds, effectivement, du sable ou pour être plus exact une petite couche de sédiments, c’est-à-dire l’érosion de roches qui ont précédé.

© Sabine Simonne
Par le passé, de tels sédiments se sont peu à peu compactés et sont devenus des roches dites, ô surprise, « sédimentaires », comme l’argilite. Mais vers 570-560 millions d’années avant Jésus-Christ, certaines plaques tectoniques ont convergé les unes vers les autres, ce qui a créé des changements de pression, de température, de teneur d’eau, qui ont « métamorphosé » les roches sédimentaires en roches – décidément très imaginatifs, ces géologues – « métamorphiques ».
Le schiste briovérien qui est « le substrat rocheux encadrant la baie du Mont-Saint-Michel » en est un exemple. Il a un aspect feuilleté et a pour caractéristique de se débiter en plaques fines qu’on aperçoit bien sur les photos ci-dessous.

© Sabine Simonne

© M. Tendille

© Sabine Simonne

© Sabine Simonne
Les noms des roches viennent des endroits où pour la première fois elles ont été décrites avec précision. De ce point de vue, l’adjectif « briovérien » est une belle surprise. En effet, la ville de « Briovera » est l’actuel… Saint-Lô. Autrement dit, dans le monde entier, des géologues, sans le savoir, se réfèrent tous les jours au département de la Manche. Le schiste briovérien peut se targuer d’être la plus ancienne roche de la région. Il est cependant battu à plate couture par La Hague et Jersey où subsistent des roches vieilles de deux milliards d’années.
Sur « l’œuvre d’art » exposée un peu plus haut, on peut remarquer que les côteaux qui bordent la Baie sont recouverts en vert par une autre roche métamorphique. Les conditions n’étant pas tout à fait les mêmes, l’argilite y est devenue non pas schiste briovérien mais « cornéenne », nom qui s’explique peut-être par le fait que cette roche a un aspect qui pourrait rappeler certaines cornes animales.

La cornéenne.
Le temps passant, schistes briovériens et cornéennes s’érodent à leur tour.

© Sabine Simonne
Autrement dit, l’on a droit à des cycles : les roches dures se transforment en sédiments qui, lors de la diagenèse, deviennent des roches sédimentaires qui, par métamorphisme, se transforment en schistes plissés qui, à leur tour, s’érodent et redeviennent sédiments qui…

© Sabine Simonne
Le fascinant paysage maritime tenu un peu plus haut par le grand peintre Raphaël permet d’apercevoir une troisième famille de roches, une roche magmatique que vous connaissez bien, les granitoïdes (de l’italien « granito » qui veut dire « grenu »). Ces derniers sont aussi une conséquence de la convergence des plaques tectoniques. L’épaississement de la croûte terrestre a provoqué un ralentissement de la diffusion de la chaleur au sein de la chaîne de montagnes formée. La roche a fondu partiellement dans les zones les plus chaudes, donnant ainsi du magma qui s’est refroidi en profondeur donc lentement donnant des roches de type granite. Dans les granitoïdes, les éléments blanchâtres, laiteux sont du quartz, c’est-à-dire de la silice à l’état pur, minéral qui est capable de rayer le verre. Les bouts noirs qui brillent sont du mica. Le reste est du feldspath.


Collier en Feldspath plagioclase (labradorite blanche)
C’est la proportion de ces trois constituants et l’ajout de tel ou tel autre composant qui permet de distinguer le graniodorite (âgé de 540 à 570 millions d’années) du leucogranite, ce petit jeune de seulement 520 millions d’années dont sont constitués Tombelaine, le Mont-Dol et le Mont Saint-Michel. « Mont », venons-nous de répéter à deux reprises. Le terme est indu car le niveau du sol était alors beaucoup plus haut que maintenant. Les trois sites étaient en fait enfouis sous des mètres et des mètres de sédiments. C’est l’érosion ultérieure de ces sédiments et du schiste briovérien, qui les entouraient et les dépassaient, qui les a fait peu à peu apparaître et devenir des monticules. C’est que, n’en déplaise au Couesnon et aux Normands, le Mont Saint-Michel, géologiquement parlant, appartient au Massif armoricain, massif qui, il y a 350 millions d’années, dépassait en hauteur les Alpes actuelles. Carhaix, station internationale de ski ! Cela laisse songeur… Bien des années plus tard, ces granitoïdes servirent à bâtir les constructions les plus anciennes de l’abbaye. « Les édifices postérieurs à la donation des îles Chausey (archipel situé à 25 km en mer) vers 1022, [furent en revanche] réalisés en utilisant du granite provenant des carrières de cet archipel ». D’abord, parce que contrairement aux granitoïdes côtiers, celui-ci n’était pas taxé et, surtout, parce qu’il était bien plus aisé de le transporter par mer que par terre.

La chronologie ci-dessus, qui synthétise ce qui vient d’être dit, est l’aboutissement d’une longue querelle entre l’Eglise, les Géologues et les Physiciens. La première, tout de même suivie par Mercator, Kepler et Newton, analysant la Bible et la succession des générations qui y est évoquée, estimait que le monde avait débuté environ 4000 ans avant la naissance de Jésus-Christ. Ce à quoi les géologues de la période moderne, qui, eux, s’appuyaient sur l’étude de la superposition des terrains sédimentaires, rétorquèrent que la terre était certainement âgée de plusieurs milliards d’années. Les physiciens Jean-Baptiste Fourier et Lord Kelvin évaluant la température initiale de la Terre en fusion à 3 900°C et y appliquant les lois de refroidissement par conduction protestèrent avec véhémence : cette théorie n’était que sottise et billevesée, la Terre ne pouvait avoir qu’entre 20 et 40 millions d’années. La découverte de la radioactivité au début du XXe siècle et son application à la datation mirent tout le monde d’accord en donnant raison aux… géologues (P. S. Ce paragraphe est bien sûr là dans le seul et unique but de donner une petite satisfaction personnelle à Raphaël et Estelle Taillardat et ainsi les inciter à proposer dès l’an prochain une nouvelle sortie géologique aux Amis du Mont).

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Une dizaine de minutes de marche plus tard et nous nous retrouvons devant ce qui semble être un tas noir nauséabond, un reste de marée noire ou de mazout pétrifié.

© Sabine Simonne
Nous sommes en fait devant une tourbière et quand l’on se rapproche, on a la surprise d’y découvrir de la végétation fossilisée.

© Sabine Simonne

© Sabine Simonne
Pour comprendre, il faut remonter à au moins 20 000 ans. La calotte glaciaire s’étendait jusqu’à la moitié de l’Angleterre ; le niveau de la mer était 120 mètres plus bas que maintenant ; la Manche n’existait pas. Si l’on avait voulu prendre un thé imaginaire dans une Londres imaginaire, on aurait pu y aller à pied. Certes, par la suite, à cause du réchauffement climatique, la Baie fut à nouveau envahie par la mer mais cela ne l’empêcha pas de connaître plusieurs phases de régression marine dont une du XVe siècle au IXe siècle avant J.-C., ce qui laissa le temps à une forêt de pousser et d’être peu après submergée. Des fossiles d’arbres de cette forêt et d’une erreur de traduction, naquit le mythe de la forêt de Scissy. L’imagination débridée des romantiques colora le tout d’un raz de mer et d’une fausse carte montrant que la forêt allait jusqu’à Jersey. A la fin du XIXe, le chanoine Pigeon remit les pendules à l’heure mais le mythe est si poétique qu’il perdure encore dans bien des esprits.
600 millions d’années, 570 millions d’années, 520 millions d’années, 20 000 ans, 3 000 ans… Quelques mètres de plus sur la plage de Saint-Jean-le-Thomas et nous voici aux alentours du XIIe siècle après J.-C. Des dunes se forment et indirectement protègent les terres des assauts de la mer. XVe siècle, XVIIIe siècle, XXe siècle, 1976… Alors que, géologiquement parlant, nous sommes en période de refroidissement, se fait de plus en plus sentir le réchauffement climatique : les températures moyennes qui montent, l’érosion, le trait de côte qui recule… La surveillance devient cruciale. Sont donc installées dans la Manche 106 bornes d’observation « Alti’Plage ».

© M. Tendille
Le principe est original car il repose sur uneobservation citoyenne des niveaux de sable. Les passants sont invités à photographier le pied de la borne et à l’envoyer par smartphone à une adresse donnée. Non seulement les clichés pris viennent enrichir une photothèque citoyenne mais ils sont ensuite analysés et comparés aux photos précédentes à l’aide d’algorithmes développés par le CNAM-Intechmer. Ces bornes sont aussi très utiles pour suivre l’évolution des différents sites après des tempêtes ou des marées de vive-eau. Si, sur un an, la borne ci-dessus a montré peu d’écart ; une autre, un peu plus loin, a révélé que le sable était descendu de 50 cm. Petite suggestion aux tenanciers de la guinguette la plus proche : remplacer le nom de leur établissement, « A l’Abri des flots », par l’onomatopée « Kaï, kaï, kaï ». Bien sûr, les autorités en charge cherchent à endiguer le phénomène. Pour ce faire, comme on peut le voir sur la photo ci-dessous, viennent par exemple d’être d’installées des fascines.

© Sabine Simonne
Rendez-vous donc dans 500 millions d’années pour voir leur efficacité et, histoire de patienter, terminons comme nous l’avons commencé, par, bien mieux que la physique, bien mieux que la géologie, de la littérature, du Le Clézio : « Les cailloux n’ont peur de rien. Ils n’ont pas peur de l’orage, de la mort, du soleil, de la mer. Les dents des cachalots déchirent tout, les hommes, les baleines, les navires mais elles se brisent sur les cailloux ».
Pour en savoir plus
. https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/MSM-cadre-geologique.xml
. http://ficheinfoterre.brgm.fr/Notices/0208N.pdf
. Un dictionnaire de géologie en ligne : https://cpie-littoral-basque.eu/lib/pdf/460142.pdf
