« Il faut cultiver son jardin »

Dans le cadre des conférences organisées par l’Etablissement Public, le grand jardinier des esprits qu’est François Saint-James nous a fait la fleur de nous cueillir et de nous offrir un joli bouquet sur les jardins du Mont.

Avant saint Aubert, sur le Mont, pas de jardins, seulement, comme rappelé dans la Revelatio, quelques broussailles. Quant au petit bois du Nord, souvent présenté comme la dernière trace de la forêt de Scissy, il ne date que du début du XXe siècle. Le lieu auparavant servait de dépotoir et ne contenait pas un seul arbre.

Les premiers jardins du Mont sont les beaux décors végétaux des chapiteaux ou les peintures de la crypte de Notre-Dame-des-Trente cierges.

Plusieurs représentations ultérieures mettent aussi en scène des jardins : la clôture de 1546 qui représente l’Eden, le retable du XVe qui figure entre autres le jardin des oliviers, etc.

Pour avoir des traces architecturales et écrites d’un premier « vrai » jardin, il faut attendre que le roi Philippe-Auguste fasse tomber les Plantagenêts et que les Bretons, ses alliés, mettent le feu à l’abbaye. Pour effacer les dégâts et rabattre un peu le caquet de ces maudits Bretons, est construite la Merveille mais, au cours des travaux, l’architecte modifie le projet et décide d’installer au-dessus de la salle des Chevaliers un cloître. Or, à la fin du XIXe siècle, l’historien Léopold Delisle, représenté ci-dessous, a déniché un cahier de comptes datant de 1324 dans lequel on peut lire que les moines se sont procuré des mottes de gazon pour ce qu’ils appellent à l’époque « le préau ». On peut donc présumer que jusqu’à la guerre de Cent Ans, il y a bel et bien eu un jardin au cœur de l’abbaye. Celui-ci ne retrouve sa couleur verte qu’après 1622, période où les moines Mauristes s’installent au Mont. En effet, l’un d’eux, Thomas Leroy, raconte que de la terre est amenée pour recouvrir le plomb à nu sur lequel on plante des buis et des fleurs. En 1676, on ôte cette terre car le plomb est « gâté » et il pleut dans la salle qui est en-dessous. Le célèbre plan relief du Musée des Invalides  donne une petite idée de ce que devait alors être le cloître sans le jardin.

Les dessins et peintures montrent l’aspect du cloître sans jardins.

Il fallut attendre les célébrations en 1965-1966 du millénaire monastique du Mont Saint-Michel pour que l’architecte Yves-Marie Froidevaux coule une plaque de béton et installe avec l’aide du Père Bruno de Senneville, juste au-dessus, un jardin constitué de gazon, de buis et de roses, inspiré des jardins médiévaux.

Ce discret et très beau jardin a dû être arraché lors de la restauration du cloître il y a une dizaine d’années. Plusieurs réaménagements furent proposés mais aucun ne fut réalisé.

Un autre jardin mérite le détour, celui qui était au chevet de l’abbatiale, dans lequel fut enterré en 1023 l’abbé Hildebert II. Durant la Guerre de Cent Ans, une citerne y fut placée puis bien plus tard, cette citerne ne servant plus, les Mauristes installèrent pour leur « Suisse », une sorte de concierge, un petit jardin que l’on aperçoit sur les plans du XVIIIe siècle.

Au début du XXe siècle, l’architecte Paul Gout voulant rétablir la citerne fait arracher ce jardin mais il est rétabli à la fin du XXe siècle et décoré d’un puits récupéré en Bretagne. Des rosiers y sont plantés.

Un autre jardin du Mont a profité du fait que la Merveille n’a jamais été totalement achevée. Là où devait être bâtie une salle, n’est longtemps restée qu’une terrasse que les Mauristes ont végétalisée. En contrebas, on peut aussi voir un joli terrain dans lequel Yves-Marie Froidevaux a fait installer une croix. On comprend pourquoi lorsque l’on sait que c’est là que furent enterrés les prêtres réfractaires enfermés au Mont pendant la Révolution et, un peu plus tard, des prisonniers morts à cause du choléra. Sous ce lieu qu’un précédent administrateur envisagea de transformer en aire d’accueil pour les cocktails, ce sont près de 500 morts qui reposent.

Un jardin bien moins macabre est celui des Fraternités de Jérusalem, au sud du logis abbatial, qu’un jeune paysagiste  américain, a réhabilité il y a une vingtaine d’années en tentant de restituer l’esprit médiéval.

©  J.-M. Cardon

Si l’on veut être exhaustif, il faut aussi s’arrêter au cimetière qui au milieu du XIXe siècle, était encore couvert d’herbes et planté de peupliers.

Un petit dernier pour le plaisir… Celui de l’abbé, au sud, au-dessous du grand logis abbatial, avec son colombier (qu’on aperçoit sur une page des Très Riches Heures du Duc de Berry), qui daterait au moins, si l’on en croit une vieille charte, de 1474. Il avait alors le nom de « Tintagel », ce qui le relie à la légende arthurienne. En 1508, l’abbé Guillaume de Lamps, fait quant à lui installer à cet endroit un jeu de paume. Il semblerait que ce lieu aujourd’hui appelé « l’Isle des Bas » était à l’époque nommé « L’Isle des Ebats ». Tout un programme, n’est-ce pas ? On en arriverait à comprendre pourquoi l’abbé y fit construire une chapelle dédiée à Sainte Catherine.

© J.-M. Cardon

Ajoutons que de ce côté, sur tous les murs exposés au soleil, étaient accrochés des treillages, au point que dans les années 1580 l’historien et président du parlement de Paris qu’était Jaques Auguste de Thou vante les melons du lieu. Figuiers, amandiers et abricotiers, arbres que l’on ne voyait pas à l’époque au Nord de la Loire, poussaient aussi alors sur le Mont. Peut-être qu’avec le réchauffement climatique…