« La valeur n’attend point le nombre des années »
Ce mois-ci, les Amis du Mont ont décidé d’interviewer un jeune ayant travaillé cet été sur le rocher en tant que vacataire : Nicolas.
Nicolas Poteau est le plus jeune adhérent des Amis du Mont mais aussi le « community manager créateur de contenu instagrammeur » de l’association. Passé entre les bonnes mains du lycée Littré d’Avranches, il est actuellement en troisième année Sciences Po Grenoble. Son objectif étant de devenir haut fonctionnaire, il pense à s’orienter soit vers un des concours de la fonction publique soit vers le monde de la culture. Il faut dire qu’il est cinéphile et a des goûts très éclectiques en musique : un peu de Bach, de la Variété, du Vivaldi, la Pop des années 70-80, le Rock. Et le Rap ? Et le Métal ? Euh… sans façon

Autre corde à son arc, il a vécu un an à Cardiff au Pays de Galles et parle donc couramment anglais, ce qui ne l’empêche pas pour autant de se débrouiller en espagnol et italien. Il est enfin si passionné par le patrimoine en général et le Mont en particulier que lorsqu’on lui demande quel est son sport favori, il répond : « monter les marches du Grand Degré ».
Ce ne sont pas des paroles en l’air car du 9 mai au 31 août, ces marches il n’a cessé de les gravir. Courant de la barbacane au Saut Gautier tout en passant par les cachots, la billetterie et la salle des Chevaliers, l’agent d’accueil et de surveillance du CMN qu’il était avait pour première mission d’orienter les visiteurs et de les renseigner sur le lieu, le parcours, les tarifs, les horaires, les tablettes…


Plus difficile, il lui a aussi parfois fallu intervenir pour demander à tel ou tel touriste de ne pas toucher les colonnettes du cloître, de ne pas prendre le réfectoire pour un… réfectoire ou de ne pas éborgner quinze malheureux avec leur perche-selfie ou leur caméra méga-télescopique.


4000 voitures dans le parking, 10 000 visiteurs par jour, un ticket d’entrée scanné toutes les quatre secondes : talkie-walkie en main, sans cesse en communication avec l’Entrée et ses autres collègues, Nicolas devait également aider à gérer les flux. Après le quinze août, par exemple, il a fallu à plusieurs moments bloquer durant quelques minutes les accès pour éviter que telle ou telle pièce ne se métamorphose en un compresseur automatique de touristes asphyxiés, ce qui, avouez-le, n’aurait pas été très bon pour la réputation du lieu.
La deuxième grande mission de Nicolas était de prendre en main des visites d’une durée d’une heure quinze : la terrasse de l’Ouest, l’abbatiale, le cloître, le réfectoire, la salle des Hôtes, la chapelle Sainte-Madeleine, la crypte des gros piliers, la crypte Saint-Martin, la roue, la chapelle Saint-Etienne, l’escalier Nord-Sud, le promenoir, le scriptorium.
Pas facile au début de se repérer, de savoir où est le rocher par rapport à l’endroit où l’on se situe, d’être capable de deviner si l’on est au Sud-Est ou au Nord-Ouest, de retrouver immédiatement le trajet le plus court pour aller d’un point à un autre, ce qui peut être crucial si un visiteur a un malaise. Sans parler du vocabulaire architectural. Chevet ? Non, il ne s’agit pas d’un meuble sur lequel on peut poser une lampe. Chaire ? Non, non, on ne fait pas bonne « chaire » ! Contrefort ? Non, non et non, ce n’est pas une technique footballistique décrivant une contre-attaque particulièrement efficace ! Culée ? Censure.


Heureusement, avant de se lancer dans l’océan, le Télémaque qu’était Nicolas a pu suivre les visites de plusieurs guides conférenciers et il a eu droit à son Mentor, un jeunot qui connaît un petit peu les lieux, un certain… François Saint-James. Il a passé une journée entière à le suivre, allant de pièce en pièce, lui posant toutes les questions possibles et imaginables. Et évidemment, comme d’habitude, François a su répondre à toutes. Evaluant parfaitement à qui il avait affaire, François a aussi donné à Nicolas un conseil digne des plus grands pédagogues : « Vous avez une clé, servez-vous en ». Cela n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

Durant sa vacation, c’est toute la société qui est passée entre les mains de Nicolas : les amoureux d’architecture, les érudits capables de réciter dans l’ordre tous les abbés du Mont, les errants en quête de spiritualité, les rapides qui font le tour en quinze minutes chrono, les fous du selfie prêts à jouer les funambules sur le premier créneau venu pour immortaliser leur mort, les esclaves des réseaux sociaux qui ne voient qu’à travers leur écran, les curieux, les passionnés qui veulent en savoir toujours plus : Combien y avait-il de moines ? Y a-t-il encore des moines ? Où est le château-fort ? Est-ce que les Templiers sont passés au Mont ? Constamment de nouvelles questions, constamment des questions auxquelles on ne sait pas répondre, merveilleuse occasion de se plonger dans les livres, d’apprendre toujours plus.
Certes, parfois, certaines réactions font sourire. Ce touriste par exemple qui apercevant la maquette de la flèche et le petit hélicoptère qui soulève la statue de saint Michel, s’exclame « Ah ! je comprends mieux comment au Moyen Age, ils ont réussi à bâtir un tel monument ». Ou cet autre qui se lance dans une lecture ésotérique des dalles de la crypte des gros piliers, du type « le centre de neutralité de la mosaïque étant le centre d’équilibre entre les forces du haut et les forces du bas, le motif, socle des aiguilles d’acupuncture géantes que sont les gros piliers, symbolise l’axiome hermétique « tout ce qui est en bas est en haut » et d’ailleurs… » Petit rappel salutaire de notre Télémaque devenu en quelques semaines Ulysse : la mosaïque en question est une création d’Yves-Marie Froidevaux, architecte en chef du Mont Saint-Michel de… 1957 à 1983 !

Terminons par ce que Nicolas a préféré durant ces trois mois. Tout d’abord la bonne ambiance, les bons moments passés avec les collègues saisonniers et titulaires de l’ASM (Accueil, Surveillance et Maintenance), une sorte de grande famille où tout le monde se tutoie, où les plus gradés ne font pas sentir qu’ils le sont, où tout le monde est toujours prêt à aider tout le monde. Ensuite, ce petit moment magique et loufoque où, installé sur la terrasse de l’Ouest, il a pu assister en direct à l’éclipse solaire avec à ses côtés les frères et sœurs de la Fraternité monastique de Jérusalem dotés comme des rockstars de lunettes noires. Enfin et surtout, cette fois où il est monté sur la terrasse du chœur et sur l’escalier de dentelle. L’excitation de la nouveauté, une petite poussée d’adrénaline. L’impression d’être un privilégié, de découvrir les coulisses. Un temps splendide, la Beauté à l’état pur.
– Alors, Nicolas, prêt à resigner pour l’été prochain ?
– Oh ! oui ; mille fois oui !!!
